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PERSPECTIVES
L'animal, médiateur du lien
Demblée, on est
prévenu. Pour que ça marche, la bonne volonté
ne suffit pas. Il faut une grande rigueur, beaucoup de travail
et une sérieuse motivation des équipes. "Bien
des tentatives échouent, faute de réflexion,
de préparation et de suivi. Si lon ne veut pas
aller dans le mur, il faut prendre le temps, savoir ce que
lon fait, où lon va et dans quelles conditions
cest possible", explique Nadine Centena, en toute
connaissance de cause. Cette psychologue clinicienne, qui
travaille depuis longtemps auprès des personnes âgées,
a mené pendant quatre ans une expérience inédite
dans deux unités de soin longue durée de la
Croix-Rouge Française, à Saint-Cyr-au-Mont-dOr
(69), avec la "collaboration" du chien Moogli. Elle
est membre du Grefta, groupe de recherche sur la thérapie
facilitée par lanimal, une structure pluridisciplinaire
détude et de formation. "Il ne faudrait
pas que lexpression "thérapie facilitée
par lanimal" provoque des malentendus. Nous ne
considérons pas lanimal un chien dans
la majorité des cas comme thérapeute.
Cest au sein du dispositif mis en place que son potentiel
va produire des effets intéressants qui dépassent
les bénéfices du simple animal de compagnie",
précise-t-elle.
Un
apprentissage réciproque
Le choix du chien nest pas laissé au hasard.
"Presque tous les chiens pourraient a priori convenir,
explique Franck Mollard, vétérinaire, également
membre du Grefta. Mais pour des raisons de sécurité,
il faut que lanimal ait une taille et un poids raisonnables.
Autre critère dimportance, le caractère.
Lanimal doit aimer la compagnie et posséder de
grandes facultés dadaptation. Enfin, il faut
quil ait intégré une douzaine de règles
de base, indispensables au travail." Les chiens choisis
sont, en général, des labradors ou des golden
retrievers, éduqués au départ pour accompagner
des personnes en fauteuil roulant. Aussi proviennent-ils souvent
de lAnecah (Association nationale pour léducation
des chiens dassistance pour handicapés). "Si,
au cours de leur formation, on constate quils se prêteraient
mieux au rôle daccompagnement social, on les bascule
alors sur un programme spécifique", poursuit Franck
Mollard. Le travail de ce vétérinaire ne consiste
pas à éduquer les animaux mais à former
les professionnels qui souhaitent les introduire en institution,
notamment dans les maisons de retraite. "Mon rôle,
en tant que vétérinaire, consiste à faire
en sorte que ça se passe bien pour le chien. Cest
un être vivant, qui a des besoins spécifiques,
et il est nécessaire que tout le monde en tienne compte.
Sa venue doit être préparée et souhaitée
par le personnel de linstitution. Japprends aux
professionnels à prévenir et détecter
les signes dinconfort ou de malaise qui pourraient survenir.
Le chien doit avoir un référent principal dans
linstitution, ainsi que deux ou trois référents
supplémentaires. Je donne des conseils diététiques
afin quil soit nourri de manière équilibrée.
Je sensibilise les intéressés au respect du
rythme de lanimal. Celui-ci a besoin de pauses dans
la journée et quand il est au travail, on ne doit pas
chercher à le contraindre. Il ne doit pas être
à demeure dans létablissement et doit
rentrer chez lui tous les soirs. Il a également besoin
de vacances, de temps en temps, pour récupérer."
Sortir
de la routine, rompre lisolement
Lenvironnement de lanimal étant bien maîtrisé,
lintroduction du chien peut être très bénéfique
aux résidents d'une maison de retraite. Caresses et
brossage seront ainsi une médiation très fructueuse
en séances de kinésithérapie. Des ateliers
destinés aux malades dAlzheimer peuvent également
sorganiser autour de lui. En dehors des activités
dirigées, le chien favorise les échanges, amène
de limprévu et fait sortir de la routine. "Même
les personnes réfractaires à lanimal y
gagnent, car loccasion leur est donnée de réagir
et cest vivant !, commente Franck Mollard. On est parfois
surpris de la manière dont les résidents se
saisissent de cette présence. Je pense, par exemple,
à un résident dun établissement
de Rennes, très renfermé sur lui-même.
Il sest porté volontaire pour promener le chien
dans le parc. Cela a été un vrai déclic.
Grâce à cela, il a commencé à sortir
de son isolement."
Moogli,
une caresse qui redonne du souffle
Le travail engagé à linitiative de Nadine
Centena en service de soins longue durée ouvre, de
son côté, des pistes dun grand intérêt
pour les équipes hospitalières de gériatrie.
De 1998 à 2002, cette psychologue a mené auprès
des patients un travail à visée thérapeutique
avec la médiation de Moogli, golden retriever âgé
de cinq ans à lépoque, éduqué
par lAnecah. Une expérience dautant plus
remarquable quelle concernait en priorité des
sujets âgés en très grande souffrance,
présentant des troubles de comportement rebelles, très
mal vécus par les soignants. Nadine Centena a trouvé
dans cette pratique une alternative possible aux techniques
psychothérapeutiques classiques qui savèrent,
dans certains cas, inadaptées. Elle met laccent
sur le cadre très exigeant qui a permis déviter
dérapages et enlisements de tous ordres. "Le protocole
de soin prévoyait pour chaque patient une séance
de travail de 45 minutes par semaine avec lanimal et
la référente, en loccurrence trois soignantes
qui avaient souhaité être formées à
cette pratique et moi-même. Ensemble, nous avons mis
sur pied un dispositif rigoureux. Des objectifs thérapeutiques
avaient été fixés. Nous nous réunissions
semaine après semaine pour faire le point, exprimer
ce qui se vivait lors des séances et réajuster
en permanence notre approche. Après chaque séance,
nos observations étaient consignées par écrit.
En dehors de notre groupe, lensemble de léquipe
était partie prenante du programme."
Nadine Centena cite lexemple de deux patients ayant
bénéficié de la médiation thérapeutique
de Moogli. Tout dabord Anna, 69 ans, atteinte dune
maladie dAlzheimer à un stade très avancé.
Aphasique, grabataire, rétive à tout contact,
elle est dans un état dagitation permanent, y
compris la nuit où elle se macule de ses selles. Lautre
patient, Georges, 74 ans, hémiplégique à
la suite dun accident vasculaire, présente des
troubles du comportement avec cris incessants, automutilation
et agressivité massive. La situation devient vite intolérable
pour les soignants et pour les proches, aussi désarmés
que meurtris. Nadine Centena entreprend un long travail au
chevet dAnna, en "collaboration" avec Moogli,
tandis que deux aide soignantes référentes se
portent volontaires pour intégrer lanimal au
temps de toilette de Georges. "Sans être soumis,
Moogli est capable dempathie et de douceur. Cest
une vraie éponge affective", indique Nadine Centena.
Anna tolère sa présence, commence à accepter
quil sallonge à ses côtés.
Elle sintéresse peu à peu à lanimal,
lagrippe, éprouve la solidité de ses attaches
: oreilles, pattes. Un contact "peau à peau"
sétablit au fil du temps. Parfois, Nadine Centena
accompagne de paroles le mode de communication infraverbale
qui sétablit. Moogli sapproche, se laisse
faire, parfois sen va. Il revient, en confiance, à
chaque séance, démontrant à Anna quun
lien solide peut sinstituer. Peu à peu, Anna
se fait plus douce avec le chien, plus apaisée mais
aussi plus apaisante. Il lui arrive même de sendormir
au rythme de la respiration de Moogli. Un jour, elle joue
avec lui en le faisant apparaître et disparaître
au moyen dune couverture. Elle enchaîne des moments
dapparente passivité avec des moments dactivité
intense. Elle apprend à caresser Moogli, à le
masser. Un jeu main/pattes sinstaure entre eux deux.
Un jour, inespéré, elle prononce "Mooki".
En dehors des séances, des progrès se manifestent.
Plus de crises la nuit, moins dagitation, davantage
dattention au monde. Anna se redresse, recommence à
exister. On lentend dire "oui", on la voit
même risquer un baiser sur la joue dune soignante
Quant à Georges, arquebouté sur le refus de
son hémicorps lésé, en guerre contre
lui-même et contre les autres, il prend littéralement
appui sur Moogli pour surmonter des peurs archaïques.
Attentif au regard et aux réactions de lanimal
qui lui renvoient une image pacifiée de lui-même,
il se revalorise, peu à peu, à ses propres yeux.
Des échanges intenses sinstaurent autour du travail
avec Moogli. Dans ce contexte, il finit par accepter quau
moment de la toilette, lune puis les deux barrières
du lit soient baissées. Avec laide de la main
droite, la main paralysée réussit à caresser
et à donner du plaisir à lanimal, preuve
quelle nest pas morte. Georges peut se risquer
à aller à la découverte des possibilités
de son corps. Il ne se traite plus comme un déchet,
ne se frappe plus, se calme. Il lui sera même possible
de "faire le maître" en tenant Moogli en laisse
lors de certains déplacements ou promenades. Lui aussi
se redresse et retrouve sa dignité dhomme. "Dans
les services de gériatrie, le soin psychique demande
souvent une grande créativité pour sadapter
aux possibilités des patients, répondre à
leurs symptômes mais aussi aider les soignants à
réinvestir des êtres parfois devenus "intolérables",
estime Nadine Centena. De fait, la médiation dun
animal tel que Moogli a constitué un appui important
pour les soignants eux-mêmes, leur redonnant de la confiance
et de lénergie vitale. Lexpérience
avec Moogli aura eu le mérite, surtout, de leur permettre
doser aller vers cet "autre" âgé
si étranger, sans craindre de le reconnaître,
dans son humanité, comme un semblable. "Moogli,
cest une caresse qui redonne du souffle", a déclaré
un jour Catherine Chipier, une des aide soignantes référentes.
On ne saurait mieux conclur...
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