REPORTAGE
Portraits croisée au quotidien
Dans la grande salle
du rez-de-chaussée, Madeleine, 77 ans, se tient un
peu à lécart, près de la cheminée,
seule. Son père, arrivé avec elle il y a deux
ans, est décédé depuis, à lâge
de 100 ans. Quand on la questionne sur ses désirs,
ses plaisirs, elle évoque latelier couture du
mardi, elle aime aussi jouer au loto ou aux dames. Et elle
aime être seule. "Cela ne mennuie pas. Je
pense à ma vie passée, je suis heureuse dêtre
arrivée à faire ce quil fallait faire.
Cétait le bon temps quand papa et maman vivaient",
dit-elle dans un grand sourire. Le soir, elle aime regarder
le journal télévisé dans sa chambre.
Le seul ennui, cest quon vient trop tôt
la mettre au lit, du coup elle ne peut pas regarder la suite
parce quelle a horreur de regarder la télévision
de son lit. Néanmoins, elle se sent entourée.
Au sein dHotelia, elle apprécie particulièrement
un petit groupe de résidents avec lesquels elle peut
parler et, tous les matins, après le petit déjeuner,
elle téléphone à son frère pour
avoir des nouvelles. Angèle, 91 ans, a aussi son cercle
damies dans létablissement, mais elle ne
sy fait pas, à linstitution. "Si je
pouvais men aller, je men irais. Il ny a
que des malades ici, je commence à perdre la tête
au contact de ces personnes." Lanimation ? Ça
na pas dintérêt et puis cest
trop bruyant. Elle préfère rester dans sa chambre,
où elle lit, regarde la télévision, fait
des mots codés, reçoit des amis. Le personnel
? Ce nest pas ça non plus, elle se sent seule.
"Nous, on a de très bonnes relations ici, avec
tout le monde, rétorque Agnès, 90 ans. Les jeunes
femmes sont gentilles et, si quelque chose ne va pas, on le
leur signale tout de suite. Il ny a quune chose
dont jai horreur, cest la psychologie, cest
tout à fait inutile." "Moi, je pense que
si on na pas connu la vie collective étant jeune,
on a du mal à sy faire ici, ajoute discrètement
sa voisine, Thérèse, 74 ans. Jai vécu
huit ans en pension, alors ça ne ma pas changé."
Plutôt que de rester chez elle, avec une organisation
daide 24h sur 24, elle a préféré
linstitution. "Les enfants soccupent de nous
sans quon soit une charge pour eux, reprend Agnès.
Moi je suis très entourée. Tous les dimanches,
depuis que je suis ici (sept ans), je suis invitée
chez les uns ou les autres."
La vieille dame se lève et va fumer une cigarette dans
lespace fumeurs, cest son heure. Elle est une
figure dans létablissement. Femme de tête,
elle est présidente du conseil détablissement,
responsable de latelier couture du mardi, responsable
de la bibliothèque, assistante de lanimateur
Frédéric Dubled, organisatrice de la messe tous
les samedis depuis quinze ans, bien avant quelle ne
réside elle-même dans létablissement
Et si parfois elle est grincheuse, cest à cause
de la lune, précise-t-elle. "Cest plus facile
pour nous ici, parce quon est valide, reconnaît-elle.
On sort quand on veut. Pour les autres, ce ne doit pas être
simple dêtre à la merci de quelquun.
Le matin par exemple, après le petit déjeuner,
je me recouche toujours. Cest moi qui fais ma toilette
et qui fais mon lit, alors je peux me recoucher comme je le
souhaite." "Moi, je ne reste pas au lit, intervient
Thérèse. Je mhabille tout de suite."
Agnès et Thérèse se sont connues à
Hotelia, elles sassoient à la même table
au restaurant et, le reste du temps, ne sont jamais très
loin lune de lautre
"Vous savez, il
ny a pas dâge pour nouer des amitiés",
concluent-elles en souriant.
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