« Oh moi, je ne suis pas là pour toujours.
- Moi non plus, je ne vais pas rester là tout le temps.
- Toutes les deux des menteuses,
c’est l’heure des illusions… »

Dans la résidence Hotelia de Marcq-en-Baroeul (Nord), une quinzaine de personnes sont à pied d’oeuvre de bon matin. Elles sont infirmières, aides-soignantes et hôtesses. Tout au long de la journée, elles passent et repassent, s’arrêtent pour dire un mot à l’un ou à l’autre, aident à descendre ou à remonter dans les chambres, présences sensibles, au coeur des intimités, traits d’union entre l’extérieur et l’institution, confidentes parfois, attentives toujours à leurs résidents, leurs "clients", comme elles disent, qu’elles connaissent si bien. Elles sont directes, souriantes et chaleureuses. Les résidents sont eux aussi assez enjoués. Il règne dans la maison une ambiance sympathique, dans le droit fil de ce que l’on imagine être "la chaleur des gens du Nord".

« C’est le matin quand on se lève, que j’ai le cafard.
- Ah bon, vous ce n‘est pas le soir ? C’est drôle.
- Du coup, j’allume la télé… »
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REPORTAGE
Le personnel, trait d'union entre l'extérieur et l'institution


10h30 :
La réunion de transmission, dirigée par les infirmières, touche à sa fin. Tous les jours, elle rassemble six à huit personnes parmi les membres du personnel directement au contact des résidents. Pendant une heure, infirmières, aides-soignantes, hôtesses, équipe d’accueil, animateur, s’expriment sur leur travail, les difficultés rencontrées, les relations parfois difficiles avec certains résidents. En principe, tout peut être dit. Un véritable sas de décompression

10h45 :
Au troisième étage, Valérie, 31 ans, hôtesse, fait le ménage avec Sylvie, une collègue. Elles travaillent toujours au même étage, toujours du même côté. "C’est bien, comme ça on connaît les résidents. Moi je suis contente de faire ça, j’ai quelque chose à donner, je me sens utile. Et puis je m’entends bien avec eux, je les aime bien, on parle beaucoup ensemble." Un bip retentit. "C’est Mme A., elle veut aller aux toilettes. Sylvie, tu peux venir ?" Cela fait dix ans que Valérie travaille à Hotelia, Sylvie, elle, est là depuis quinze ans, date de l’ouverture de l’établissement. Elles sont "un bon noyau d’anciennes", devenues amies au fil du temps. "Je voulais travailler avec des enfants, et puis je suis arrivée ici, raconte Sylvie, 38 ans. Je ne me sens pas la domestique des résidents ; peut-être était-ce le cas au début, mais plus maintenant. Au départ, c’était difficile, je ne connaissais pas la personne âgée. Faire la toilette, changer les couches… Voir une personne âgée nue, ça nous renvoie à ce que nous serons dans quelques années. "Alors comment faire pour vivre sereinement ces moments délicats et intimes ? "On essaie de discuter un peu avec eux pendant la toilette, précise Valérie. C’est plus pour eux que pour nous, pour qu’ils se sentent moins gênés."
Toutes les deux confient combien la démence est difficile à appréhender et à côtoyer… Une dame bipe Valérie au moins douze fois chaque matin. "Je me déplace chaque fois. Je sais qu’elle est très angoissée, sa porte est pourtant ouverte, mais ça ne suffit pas, elle a besoin que je vienne la voir." Patience, attention à l’autre et aussi un solide bon sens ont conduit au respect, et à l’amitié parfois, entre résidents et salariés de l’établissement. Ainsi, telle dame préfère prendre son petit-déjeuner plus tard ? Valérie le sait, elle frappera à sa porte à 9h30, heure limite pour le service.

11h30 :
Au second étage, Dany, aide-soignante, va de chambre en chambre et aide les résidents à descendre au rez-de-chaussée. Le déjeuner est servi à midi, il n’y a pas de temps à perdre. Dany a 37 ans et quinze ans de maison. "Bonjour, ma petite souris", dit-elle en ouvrant une porte. Une dame en fauteuil roulant lui tourne le dos. Dany la contourne. Accroupie pour se placer à sa hauteur, elle lui parle doucement. "Oui, je sais, vous voulez dormir… Mais il faut manger d’abord, d’accord ?… Pour me faire plaisir… Votre fille ? Elle va venir cet après-midi, comme d’habitude, vers 16 heures… On y va ?" Atteinte d’une pathologie qui l’épuise, cette dame n’a plus envie de manger. "Elle est en sursis. On en parle beaucoup avec le médecin. J’essaie toujours d’entrer en contact avec elle, pour lui rendre le temps du repas le moins désagréable possible." Une autre chambre. Dany s’assied face à une personne malvoyante. Le ton est enjoué. "Bonjour Mme Y. ! Qu’est-ce que vous allez manger aujourd’hui ?" "Il existe bien sûr des moments où on craque, confie-t-elle. Cela arrive surtout lorsqu’il y a des salariés absents que l’on ne peut remplacer dans l’instant. Dans ces conditions, on ne peut pas consacrer le temps qu’il faudrait aux résidents et on en ressent une grande frustration. On n’est plus dans le cadre d’une relation sociale, affective, et il nous manque quelque chose." Pour elle, chaque personne est différente, elle parle plus avec certaines et moins avec d’autres, une affaire d’affinités.

12h30 :
A l’infirmerie. Maryline et Christiane, les deux infirmières de l’établissement, reviennent du restaurant où elles ont distribué les médicaments. "Ici, il n’y a pas que le soin, il y a aussi l’affectif, déclarent-elles d’emblée. Nous sommes là à longueur d’année, du matin au soir, et ce jusqu’au moment du passage… Une résidence est très différente d’un hôpital où les gens ne restent pas et n’ont qu’une envie : partir. Les personnes dont nous nous occupons sont là jusqu’à la fin de leur vie. C’est impossible d’être distant avec elles. C’est la qualité de notre relation qui déterminera ce que nous pourrons leur apporter dans leurs derniers moments." Les relations qui se tissent sont généralement plus fortes quand l’infirmière est présente le jour de l’arrivée de la personne. Une arrivée, dans de nombreux cas, en situation de crise, avec souvent la maison vendue, des problèmes de partage, une famille fuyante… "On piétine leur vie. Nous, nous écoutons, et quand la personne ne va pas bien, nous décidons de passer plus souvent dans sa chambre, explique Maryline. Parfois, quand les proches ne sont pas venus depuis longtemps et que la personne les réclame, on leur téléphone."
Le matin, lorsqu’elles font leur tournée dans les chambres, c’est comme si elles entraient chaque fois dans une nouvelle maison. Elles pénètrent chez les gens, et non dans une chambre anonyme. D’ailleurs, ici, c’est l’habitude : lorsqu’un résident quitte sa chambre, il la ferme à clé.

15h30 :
Au rez-de-chaussée, Célia, Valérie et Aude, serveuses, arrivent avec les chariots du goûter. Boissons chaudes, jus de fruits et petits gâteaux. Une quarantaine de résidents sont là, par petits groupes. Certains se parlent, d’autres lisent, d’autres encore ne font rien. "Bonjour madame, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Ce gâteau ?" Célia, 27 ans, va de groupe en groupe, tout sourire. "Mon moment préféré, c’est quand j’arrive le matin. Je commence à 10h et le vestiaire est au troisième étage. Alors j’en profite pour aller saluer deux ou trois dames que j’aime beaucoup et qui sont à l’étage. Elles ont une façon de vous accueillir ! "Bonjour, ma chérie !" Quelle ambiance ! Ça me change du milieu de la restauration où on ne se parle pas." Aude, elle, n’est là que depuis un mois mais connaît déjà pas mal de noms, et elle avoue avoir ses préférés. Elle s’attendait à pire, reconnaît-elle. "Bien sûr, certains ne sont plus très vaillants, mais ils ont vécu, eux. Et puis, on se dit qu’un jour on finira pareil." Et elle jette un coup d’oeil sur la salle pour vérifier que tout le monde est servi...
 
 

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