TEMOIGNAGES
Lettre à ...
Chères soignantes
Je suis fatiguée !!!
Aujourdhui, je suis particulièrement énervée,
exaspérée par certaines de vos habitudes : je
vais vous expliquer mon vif mécontentement. Il y a
des matins où vous me réveillez brutalement,
vous ne me laissez pas faire de grasse matinée.
Au chant du coq, tout le monde debout ! Oui, je suis âgée,
oui, je suis couchée depuis 17 heures la veille, mais
est-ce une raison pour me réveiller comme ça
? Et des matins, vous me réveillez trop en retard,
et vous me dépêchez, mapportant un petit-déjeuner
sur le pouce, et me laissez faire ma toilette dans une bassine
Posez-vous simplement cette question : aimeriez-vous que lon
vous fasse la même chose dès 6h30 du matin ?
Vous êtes toutes des filles courageuses, vous aimez
toutes, jespère, votre métier, vous devez
aimer les vieilles personnes mais, sil vous plaît,
pensez à ma tranquillité. Moi, jaime prendre
mon temps, déjeuner à deux à lheure,
prendre le temps de me réveiller, une douceur que je
maccordais chaque matin, avant
Jaime le
café au lait et les tartines beurre et confiture, jaime
entendre le chant des oiseaux qui se nichent sur ma fenêtre,
jaime regarder dehors, entendre la pluie sil pleut
Je suis sourde mais jimagine quand même ses cliquetis.
Jaime cet univers qui me protège des cris, des
claquements de porte. Jaime quand vous riez, alors protégez
mon petit espace et laissez-moi vivre mon matin comme je ladore.
(
)
Jeanne, 92 ans, Paris.
Mon cher Nicolas Ta gentille lettre ma bien intéressé.
Je vois avec plaisir que tu travailles très bien à
lécole. Ici, nous apprenons par coeur les menus
de nos repas. (
) Nous faisons aussi des exercices de
mémoire avec le professeur de gymnastique. Cest
dire quelle place tient la gymnastique dans la maison. Avant
le petit déjeuner, nous faisons de la course à
pied dans les couloirs et les escaliers, les résidents
fatigués peuvent prendre les ascenseurs.
Par beau temps, nous allons dans le parc. Dans la roseraie,
nous sautons dune traite sur les sept bancs de pierre
et descendons lescalier à califourchon sur la
rampe.
Après le petit-déjeuner et une courte sieste,
nous descendons à toute jambe à la cuisine.
(
) Quand il y a vingt résidents dans la cuisine,
on nous donne des couteaux et des tas de légumes. Nous
les épluchons en chantant. Moyennant quoi nous aurons
de bons repas régionaux servis par des hôtesses
arborant de beaux costumes. (
) Parfois on joue au loto.
Si on nest pas trop distrait, on peut gagner des lots.
On fait des promenades en minibus, on va au théâtre
(
). Derrière la maison, nous avons une balançoire
à la disposition des résidents. Si on tombe,
on risque de se blesser auquel cas trois pompiers nous emmènent
dans une ambulance rouge à lhôpital situé
400 mètres plus bas, ou bien on peut nous emmener dans
une chaise roulante qui roule toute seule puisque lhôpital
est en contre-bas. Il faut seulement que la personne assise
sur la chaise sache utiliser les freins parce que la pente
est forte. Cest beaucoup moins dangereux découter
la musique classique offerte une fois par semaine par Anne-Marie.
Elle alterne les disques des différents compositeurs,
symphonies, opéras, concertos
et on discute un
peu et, en plus, nous avons le goûter à domicile.
Telles sont les joies que tu goûteras, mon cher Nicolas,
dans 80 ans.
Charles, 83 ans, Attichy (60)
Au personnel et aux familles
Il ne nous était jamais venu à lidée,
lorsquon était plus jeune, quun jour nous
atterririons dans une maison de retraite pour les vieux. Nous
pensions finir nos jours comme nos parents, en famille, bien
entourés, avec notre chien, notre chat. Nous nimaginions
pas davantage que notre compagnon de vie partirait, si longtemps
avant nous. La mort se sert, elle emmène qui bon lui
semble, sans autorisation. Cest une voleuse de vie quand
on nest pas encore vieux, et elle se fait attendre quand
on nen peut plus. (
) Quand on arrive en maison
de retraite, on se sent seul, perdu, abandonné, livré
tel un paquet à des gens, trop de gens. On ne les connaît,
ni reconnaît. Ils savent tout et, en même temps,
ils ne savent rien de nous. On se sent comme un vieux fauteuil
que lon déplace quand on fait le ménage.
Et puis, il y a les visites, un peu plus rares avec le temps.
Les gens disent : "Vous êtes bien dans cette maison,
vous avez tout ce quil faut, vous voilà tranquille
maintenant
" Mais on ne veut pas être tranquille.
On veut vivre, rire, chanter la vie, on a le coeur qui bat,
comme vous tous.
Le personnel est nombreux, il nous semble, mais souvent na
pas le temps "Il ny a pas que vous à
soccuper". (
)
Dans un coin de notre coeur, de notre mémoire, on entasse
tout ce qui a fait notre vie. On sétonne après
que lon nait plus de mémoire : il ny
a plus de place, cest tout !
Vous qui vous occupez de nous, qui nous soignez, nous prenez
en charge 24h/24, quand vous rentrez chez vous après
votre journée, vous retrouvez la vie, la vraie, avec
ses joies et ses peines. Nous les vieux, on attend toujours,
on rêve à tout ce que lon a perdu. Regardez-nous
! Comme vous, on a été jeune, on a travaillé,
élevé les enfants (
) ; comme nous un jour,
cest vous qui serez là à notre place,
à attendre un sourire, un mot gentil qui réchauffe
le coeur et embellit notre journée. Noubliez
jamais que nous sommes toujours vivants. Même si vous
navez pas le temps, regardez-nous !
Nous sommes votre miroir à vous tous. (
) Une
résidente de la maison de retraite Bon-Séjour,
Miribel (Ain)
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