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DOSSIER
Regarder un vieux et voir une personne
Si on parvenait à poser un autre regard
sur les vieux, à voir en eux des individus à
un moment particulier de leur vie, soignants et familles adopteraient
dautres attitudes, déclare Martine Dorange. Laide
apportée serait radicalement différente. Elle
se construirait avec la personne, à partir delle,
en en faisant un partenaire à part entière.
Au lieu de cela, et en toute bonne foi, on a SA propre conception
de laide, on croit savoir ce qui est bon pour elle,
on agit à sa place."
Lui
conserver son libre-arbitre
Et cette psychosociologue de raconter le malaise que certains
auxiliaires de vie et aides à domicile, à loccasion
de groupes de paroles, disent éprouver vis-à-vis
de tel ou tel dame ou monsieur âgé dont elles
soccupent, leur difficulté à sentendre
avec eux, leur désarroi de constater qu"ils
ne sont jamais contents !" Et pourtant, ces aidants font
"tout comme il faut", comme si cétait
chez eux
Mais si, justement, cétait cela
qui ne plaisait pas à la personne ? Même grabataire,
elle souhaiterait probablement donner son avis, pour peu quon
le lui demande. Or, souvent, tout se passe comme si sa propre
identité se dissolvait dans la dépendance, comme
si avec la maladie, elle perdait son libre-arbitre et son
autonomie. Et lon en oublie de poser des questions toutes
simples : quest-ce que vous voulez ? De quoi avez-vous
envie ? Comment aimeriez-vous que lon fasse ? "Tant
quil est vivant, lêtre humain continue de
se construire et dévoluer, rappelle Martine Dorange.
Nous vivons dans une culture où lâge est
connoté le plus souvent négativement : vieillir,
cest perdre, cest décliner. Mais vieillir,
cest aussi continuer de vivre, se chercher toujours,
être acteur de son parcours, jusquau bout."
Et cest finalement assez rassurant, même si accepter
sa condition humaine nécessite un apprentissage que
tous nos contemporains, et la société en général,
ne sont peut-être pas encore prêts à faire.
Le
protéger, mais de quoi ?
Lun des premiers réflexes vis-à-vis dune
personne âgée malade ou dépendante est
de vouloir la protéger, donc de décider pour
elle. Mais la protéger de qui ou de quoi ? Elle nest
pas un nourrisson mais on la pense, à tort, sans défense.
Le plus difficile pour les aidants est darriver à
dépasser limage dégradée, physiquement
ou psychiquement, de la personne dont ils vont soccuper.
Pour cela, il est indispensable que lentourage ou les
proches leur donnent des informations, des détails
sur ce qua été sa vie, son histoire. Cela
permet de lui redonner un statut dindividu. On abordera
la personne plus facilement, la relation sera mieux vécue,
le soin mieux accepté, et les humeurs ou les attitudes
déroutantes mieux comprises ou, au moins, mieux supportées.
La "relation aidant-aidé" devrait toujours
être une relation entre deux individus, lun accompagnant
lautre, en tenant compte de ce quest ce dernier
et de ce quil souhaite. Tout en noubliant jamais
que chaque personne est différente dune autre
et que LA personne âgée nexiste pas en
terme de profil sociologique identifié.
Maîtriser
son emprise
"Tout aidant a une emprise sur laidé : cest
un lien à double effet, précise Robert Moulias,
gériatre, professeur émérite de lUniversité
Paris VI. Lemprise peut être maltraitante, par
négligence ou par omission on peut ne pas faire
car on na pas le temps ou on ne sait pas. Lemprise
peut aussi être positive et se traduire par un attachement
fort à la personne." Trop souvent, le manque de
temps engendre un dîner mal pris, un lever brusqué,
une toilette mal vécue
Et cela pénalise
tout le monde, lauxiliaire de vie ou le soignant comme
la personne âgée. Frustration de ne pas pouvoir
sarrêter pour partager un moment, impression de
nêtre plus quun numéro, etc.
Existent aussi des situations de négligence volontaire,
où les aidants exercent leur volonté de puissance
à lencontre des vieillards. "Sur ce point,
la formation de tous les aidants, quels quils soient,
est primordiale, ajoute Robert Moulias. Il faut absolument
quils se rendent compte quils ont une emprise
sur les personnes et quils en définissent bien
la nature pour ne pas en faire un usage pervers."
Lui
reconnaître le droit dêtre soi-même
Les personnes âgées de leur côté
attendent de laide bien sûr, mais tout en souhaitant
"garder la main", en ayant leur mot à dire.
Un droit assez élémentaire, somme toute, mais
qui ne va pas toujours de soi. Les personnes veulent conserver
la maîtrise de leur vie au quotidien, elles veulent
être associées et respectées. "Avec
leurs enfants et leurs proches, cest différent.
Elles sont en attente moins dune aide matérielle
que dun échange, de visites, de paroles, reprend
Martine Dorange. En vieillissant, les individus perdent petit
à petit la plupart des liens qui ont émaillé
leur vie, liens professionnels, amicaux, amoureux. Ils deviennent
donc plus sélectifs dans leurs relations et se recentrent
sur lessentiel, la famille proche. Parfois cela nest
pas compris. Deux conceptions saffrontent, et une remarque
comme "Laisse le ménage, ça peut attendre.
Les courses aussi, tu les feras une autre fois" lancée
par une vieille mère peut même inquiéter.
"Serait-elle en train de lâcher prise, serait-ce
le début de la fin ?" Et lon se dit quil
est peut-être temps de décider pour elle : "Elle
ne se rend plus compte
" Alors quil s'agit
peut être simplement dune envie de paroles à
ce momentlà, dune discussion tranquille en tête
à tête."
La méconnaissance dun savoir gérontologique,
la peur de voir partir les personnes que lon aime, engendrent
erreurs et frustrations des deux côtés. Car effectivement,
en vieillissant, la personne âgée lâche
prise sur lenvironnement, effectivement elle se replie
sur elle-même. Mais cela ne signifie pas pour autant
quelle nentretienne plus de lien ; il existe dautres
moyens den tisser. Davantage recluse chez elle, elle
peut néanmoins conserver un regard sur le monde, mais
autrement, par le biais de la télévision, de
la radio, des journaux. Elle a également une plus grande
capacité à être seule, elle a besoin de
temps avec elle-même, elle pense et réfléchit
(1). Au prétexte quune personne na plus
lénergie de ses vingt ans, quelle ne supporte
plus trop dagitation, quelle fait les choses plus
lentement, elle serait finie. Laissons-lui le droit dêtre
immobile ou dêtre seule, tout en sassurant
évidemment que cette attitude nest pas un signe
de mal-être. "Si nous arrivons un jour à
les regarder autrement, nous aurons peut-être envie
dêtre vieux, nous aussi !" lance en guise
de conclusion Martine Dorange.
(1) Lire à ce sujet Les
Cahiers de Serience n° 3 sur le sens de la
vieillesse.
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