Avoir 100 ans !
A cent ans, peut-on être en bonne santé, avoir de l'humour et aussi des projets ? Les personnes qui ont franchi ce cap sont souvent étonnantes. C'est ce que montre le film réalisé par Noël Alpi : des seniors qui nous apprennent à vivre. On découvre ainsi à travers cinq portraits pétillants d'humour que la vieillesse est loin d'être le renoncement que l'on croit. En bonus, dans ce DVD de deux heures, deux courts-métrages sur le thème de la transmission.
Disponible auprès de Skopia Films
Tél. :
01 49 17 61 27
commercialisé courant janvier chez les distributeurs habituels
  Regarder un vieux et voir une personne
  Le personnel, trait d'union entre l'extérieur et l'institution
  Portraits croisés au quotidien
  Frédéric Dubled ou la magie du lien
  L'entrée en collectivité se vit au singulier
  Les aidants informels en quête de reconnaissance
  Jean-Jacques DEPASSIO «La relation s'entretient sinon elle s'effrite, puis se casse»
  Pierre DEBONS Personnes âgées, professionnels et bénévoles : le triangle social
  L'animal, médiateur du lien
  Lettre à...
  L'ami Thierry
DOSSIER
Regarder un vieux et voir une personne


Si on parvenait à poser un autre regard sur les vieux, à voir en eux des individus à un moment particulier de leur vie, soignants et familles adopteraient d’autres attitudes, déclare Martine Dorange. L’aide apportée serait radicalement différente. Elle se construirait avec la personne, à partir d’elle, en en faisant un partenaire à part entière. Au lieu de cela, et en toute bonne foi, on a SA propre conception de l’aide, on croit savoir ce qui est bon pour elle, on agit à sa place."

Lui conserver son libre-arbitre

Et cette psychosociologue de raconter le malaise que certains auxiliaires de vie et aides à domicile, à l’occasion de groupes de paroles, disent éprouver vis-à-vis de tel ou tel dame ou monsieur âgé dont elles s’occupent, leur difficulté à s’entendre avec eux, leur désarroi de constater qu’"ils ne sont jamais contents !" Et pourtant, ces aidants font "tout comme il faut", comme si c’était chez eux… Mais si, justement, c’était cela qui ne plaisait pas à la personne ? Même grabataire, elle souhaiterait probablement donner son avis, pour peu qu’on le lui demande. Or, souvent, tout se passe comme si sa propre identité se dissolvait dans la dépendance, comme si avec la maladie, elle perdait son libre-arbitre et son autonomie. Et l’on en oublie de poser des questions toutes simples : qu’est-ce que vous voulez ? De quoi avez-vous envie ? Comment aimeriez-vous que l’on fasse ? "Tant qu’il est vivant, l’être humain continue de se construire et d’évoluer, rappelle Martine Dorange. Nous vivons dans une culture où l’âge est connoté le plus souvent négativement : vieillir, c’est perdre, c’est décliner. Mais vieillir, c’est aussi continuer de vivre, se chercher toujours, être acteur de son parcours, jusqu’au bout." Et c’est finalement assez rassurant, même si accepter sa condition humaine nécessite un apprentissage que tous nos contemporains, et la société en général, ne sont peut-être pas encore prêts à faire.

Le protéger, mais de quoi ?

L’un des premiers réflexes vis-à-vis d’une personne âgée malade ou dépendante est de vouloir la protéger, donc de décider pour elle. Mais la protéger de qui ou de quoi ? Elle n’est pas un nourrisson mais on la pense, à tort, sans défense. Le plus difficile pour les aidants est d’arriver à dépasser l’image dégradée, physiquement ou psychiquement, de la personne dont ils vont s’occuper. Pour cela, il est indispensable que l’entourage ou les proches leur donnent des informations, des détails sur ce qu’a été sa vie, son histoire. Cela permet de lui redonner un statut d’individu. On abordera la personne plus facilement, la relation sera mieux vécue, le soin mieux accepté, et les humeurs ou les attitudes déroutantes mieux comprises ou, au moins, mieux supportées.
La "relation aidant-aidé" devrait toujours être une relation entre deux individus, l’un accompagnant l’autre, en tenant compte de ce qu’est ce dernier et de ce qu’il souhaite. Tout en n’oubliant jamais que chaque personne est différente d’une autre et que LA personne âgée n’existe pas en terme de profil sociologique identifié.

Maîtriser son emprise

"Tout aidant a une emprise sur l’aidé : c’est un lien à double effet, précise Robert Moulias, gériatre, professeur émérite de l’Université Paris VI. L’emprise peut être maltraitante, par négligence ou par omission – on peut ne pas faire car on n’a pas le temps ou on ne sait pas. L’emprise peut aussi être positive et se traduire par un attachement fort à la personne." Trop souvent, le manque de temps engendre un dîner mal pris, un lever brusqué, une toilette mal vécue… Et cela pénalise tout le monde, l’auxiliaire de vie ou le soignant comme la personne âgée. Frustration de ne pas pouvoir s’arrêter pour partager un moment, impression de n’être plus qu’un numéro, etc.
Existent aussi des situations de négligence volontaire, où les aidants exercent leur volonté de puissance à l’encontre des vieillards. "Sur ce point, la formation de tous les aidants, quels qu’ils soient, est primordiale, ajoute Robert Moulias. Il faut absolument qu’ils se rendent compte qu’ils ont une emprise sur les personnes et qu’ils en définissent bien la nature pour ne pas en faire un usage pervers."

Lui reconnaître le droit d’être soi-même

Les personnes âgées de leur côté attendent de l’aide bien sûr, mais tout en souhaitant "garder la main", en ayant leur mot à dire. Un droit assez élémentaire, somme toute, mais qui ne va pas toujours de soi. Les personnes veulent conserver la maîtrise de leur vie au quotidien, elles veulent être associées et respectées. "Avec leurs enfants et leurs proches, c’est différent. Elles sont en attente moins d’une aide matérielle que d’un échange, de visites, de paroles, reprend Martine Dorange. En vieillissant, les individus perdent petit à petit la plupart des liens qui ont émaillé leur vie, liens professionnels, amicaux, amoureux. Ils deviennent donc plus sélectifs dans leurs relations et se recentrent sur l’essentiel, la famille proche. Parfois cela n’est pas compris. Deux conceptions s’affrontent, et une remarque comme "Laisse le ménage, ça peut attendre. Les courses aussi, tu les feras une autre fois" lancée par une vieille mère peut même inquiéter. "Serait-elle en train de lâcher prise, serait-ce le début de la fin ?" Et l’on se dit qu’il est peut-être temps de décider pour elle : "Elle ne se rend plus compte…" Alors qu’il s'agit peut être simplement d’une envie de paroles à ce momentlà, d’une discussion tranquille en tête à tête."
La méconnaissance d’un savoir gérontologique, la peur de voir partir les personnes que l’on aime, engendrent erreurs et frustrations des deux côtés. Car effectivement, en vieillissant, la personne âgée lâche prise sur l’environnement, effectivement elle se replie sur elle-même. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’entretienne plus de lien ; il existe d’autres moyens d’en tisser. Davantage recluse chez elle, elle peut néanmoins conserver un regard sur le monde, mais autrement, par le biais de la télévision, de la radio, des journaux. Elle a également une plus grande capacité à être seule, elle a besoin de temps avec elle-même, elle pense et réfléchit (1). Au prétexte qu’une personne n’a plus l’énergie de ses vingt ans, qu’elle ne supporte plus trop d’agitation, qu’elle fait les choses plus lentement, elle serait finie. Laissons-lui le droit d’être immobile ou d’être seule, tout en s’assurant évidemment que cette attitude n’est pas un signe de mal-être. "Si nous arrivons un jour à les regarder autrement, nous aurons peut-être envie d’être vieux, nous aussi !" lance en guise de conclusion Martine Dorange.

(1) Lire à ce sujet Les Cahiers de Serience n° 3 sur le sens de la vieillesse.
 
 

annuaire maison retraite