Bien que d’énormes progrès aient été accomplis par rapport aux hospices du siècle dernier, la maison de retraite, la résidence, l’établissement gériatrique, quel que soit le nom qu’on lui donne, véhicule une image très négative. Parce que l’institution symbolise la dénégation de notre société à l’égard des vieux, son impuissance à les intégrer dans un projet global. Le décryptage de Bernadette Veysset-Puijalon, anthropologue et gérontologue".
Références :

Lieux d’hospitalité, hospices, hôpital, hostellerie, Etudes réunies par Alain Montandon, Littératures, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2001.

Dépendance et vieillissement,
Bernadette Veysset, en collaboration avec J.-P. Deremble, Logiques sociales
L’Harmattan, 1989 (épuisé).

Illustration réalisée par Mme Aga Hotelia Parc Monceau



L’accueil en résidence,
un état d’esprit
  Placement temporaire : bonne ou mauvaise solution
  De la parole vraie à l’écoute juste : la relation d’accueil
  L’entretien de pré-admission : pour une prise en compte et une prise en charge ajustées
  Thierry DARNAUD L’accueil relationnel, une alternative systémique à l’accueil bienveillant
  Bernadette VEYSSET-PUIJALON L’entrée en institution : l’ultime renoncement à la maison rêvée
  Témoignage : Fernand Hardy ou l'art de vivre en résidence
  Témoignage : Marc-André Valantin, la maison de retraite, un lieu à investir pour les familles
  Les soins à domicile : oui, mais dans quelles limites ?
  Le CPRLV de la Drôme : Du bilan à la consultation individuelle, une interface de conseil, d’orientation et de soutien spécialisé en gériatrie
  Monastère Notre Dame de Ganagobie
  L’accueil à Charnay-les-Mâcon

ENTRETIEN
avec BERNADETTE VEYSSET-PUIJALON
L’ultime renoncement à la maison rêvée.


Pour la personne âgée, l’institution est rarement un lieu choisi. Quels sont les enjeux de l’accueil dans ce contexte ?

Bernadette Veysset-Puijalon : La décision de s’installer en maison de retraite survient en effet parce qu’on ne peut plus faire autrement, la pire situation étant celle de l’urgence ou du placement plus ou moins imposé par les proches. L’institution n’est jamais la maison rêvée dont parle le philosophe Gaston Bachelard, celle où l’on projette de vivre un jour, mais plutôt une maison finale qui «prépare des pensées tristes et non plus des songes». Il y a seulement quarante ans, lorsqu’on déplaçait des vieux, beaucoup mouraient dans les premiers mois. C’est ce que j’appelle “la casse du dépotage” par analogie avec les végétaux. Un transfert, d’un lieu à un autre, nécessite des précautions et du temps : pour ne citer qu’un exemple, lors des travaux d’aménagement de la Villette, à Paris, le déplacement de cinquante platanes a pris deux ans et a coûté plus de 150 000 euros. Quand l’homme vieillit, ses facultés sensorielles diminuent mais le fait d’évoluer dans un lieu connu lui permet de compenser. On s’éloigne des faits, mais demeurent les objets. Or, la personne qui entre en maison de retraite perd ses repères, sur le plan social, temporel, spatial. Elle ne s’inscrit plus dans une histoire. Elle perd aussi son repaire, son nid. Pour le reconstruire, il faut du temps, il faut pouvoir accrocher des souvenirs. Et pour cela, il faut qu’une vie s’organise dans l’établissement avec des fêtes, des rencontres, des projets… Tout ce qui fait la vie de chacun d’entre nous. Le temps de l’accueil est symbolique : on accueille quelqu’un qui a beaucoup perdu, qui vient là parce qu’il est fragile et dont le départ de chez lui accroît encore cette fragilité.

Qu’est-ce qui se joue au moment de l’accueil ?

Le vieillard arrive dans un espace inconnu et impersonnel. A terme, il doit pouvoir s’approprier ce lieu dans lequel il va vivre, avec des objets qui lui sont chers mais également dans le respect de ses choix, de ses rythmes. Une des principales difficultés résulte du fait que le vieillard vit l’entrée en institution comme une demande d’hospitalité “faute de mieux”, en dernier recours, quand les autres solutions ont échoué. Cette demande ambiguë d’être accepté rend d’autant plus complexe l’approche de l’accueillant. Idéalement, pour le résident, la présence en institution doit reposer non pas sur la dépendance, vis-à-vis de ses proches et du personnel, mais sur la réciprocité.

Doit-on considérer le résident comme un visiteur ou la maison de retraite se veut-elle un substitut du domicile ?

Quand les résidents disent “chez moi”, ils parlent de leur domicile personnel, du lieu où ils vivaient quand c’était encore possible. Qui est chez soi en institution ? Le promoteur et gestionnaire, propriétaire des lieux ? Les professionnels qui y travaillent ? Les vieux qui y sont “hébergés” ? Une des principales préoccupations des professionnels de la gérontologie est justement d’aider les personnes accueillies à trouver un chez soi. Pour les personnes âgées, cette notion passe nécessairement par une réelle appropriation des lieux, symbolisée par une clé, une adresse, une boîte aux lettres, et par la maîtrise des rites de l’hospitalité. Etre chez soi, c’est pouvoir choisir ses hôtes et pouvoir les recevoir aussi bien qu’on le souhaite.

Pour une personne âgée dépendante, existe-t-il aujourd’hui une alternative à la maison de retraite ?

Dans certains cas, la famille. Mais, si la maison de retraite pâtit souvent, à tort, d’une mauvaise réputation, la famille est au contraire auréolée d’une image idéalisée. En effet, vivre chez ses enfants n’est pas évident ; la cohabitation ne se passe pas toujours bien. Elle était autrefois facilitée par le fait qu’existaient de nombreux descendants pour peu d’ascendants. Aujourd’hui c’est l’inverse : un couple peut se retrouver avec ses quatre parents dépendants. La question n’est pas tant de trouver une alternative que de reconsidérer l’image que notre société se fait des vieux. Tant que l’avancée en âge sera perçue de manière négative, la représentation sociale des institutions d’accueil pour personnes âgées ne pourra évoluer favorablement. Le rôle des professionnels devrait être pensé comme un complément et un soutien aux solidarités naturelles alors que souvent les familles le conçoivent comme un substitut. On peut craindre que cela perdure tant que notre société ne saura pas comment intégrer socialement la vieillesse. Le vrai défi du “vivre ensemble” est là.

Est-ce que le comportement de certaines communautés vis-à-vis de leurs anciens, en Afrique notamment, peut enrichir la réflexion sur l’intégration des vieux dans notre société ?

Méfions-nous des idées préconçues. Certes dans certaines sociétés, l’image de la vieillesse est valorisée. Mais il n’existe pas forcément de lien entre cette image, réelle, et le traitement qui est réservé aux vieillards, ne serait-ce que pour des raisons économiques. En Europe en revanche, l’image de la vieillesse est dévalorisée mais elle bénéficie de nombreux investissements. C’est plutôt le vieillissement qui devrait être reconsidéré, non pas comme un phénomène négatif mais comme une victoire, sur la démographie, sur la longévité. Répétons-le : l’espérance de vie sans handicap augmente. C’est un signe de richesse pour une société.
 
 

annuaire maison retraite