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ENTRETIEN
avec Thierry Darnauds
L'accueil relationnel,
Une
alternative systémique à l'accueil bienveillant
L'approche systémique vous est d'une grande aide dans votre
travail. Pourriezvous définir en quelques mots la notion de
«système» ?
Thierry
Darnaud : Un système est un ensemble d'éléments
interagissant les uns avec les autres et formant un tout. Dans le
domaine qui nous intéresse, il s'agit de rendre compte de la
complexité des interactions et de dégager une marge
de manoeuvre thérapeutique lorsqu'un système familial
se trouve dans l'obligation d'intégrer une nouvelle donnée,
à savoir l'entrée en maison de retraite
d'un aîné. Tout cela peut paraître un peu abstrait
mais, dans la pratique, cette manière d'appréhender
les interrelations se révèle extrêmement riche,
dynamique et créative, permettant bien souvent d'éviter
le découragement, la paralysie ou le fatalisme.
Vous soulignez
la différence entre accueil bienveillant et accueil
relationnel. Qu'entendezvous par là ?
L'accueil
systémique - que je définis comme relationnel
- ne s'oppose pas à l'accueil bienveillant ou traditionnel.
Simplement, il s'inscrit dans une autre approche des relations humaines.
Plutôt que d'être protecteur et réparateur, il
a pour but essentiel d'éclairer la famille et de rendre le
placement intelligible à chacun, c'est à- dire de lui
donner du sens. Dans l'accueil systémique, le thérapeute
va devoir travailler la crise familiale liée au
placement alors que dans l'accueil bienveillant, il va tout faire
pour éviter de voir surgir ladite crise et son cortège
de questions. Dans le cadre de l'accueil bienveillant, on sera tenté
de taire ou de minimiser certains aspects liés au placement.
Dans l'accueil systémique, on n'aura de cesse, au contraire,
d'apporter le plus d'explications possibles sur tous les enjeux liés
au placement, même les plus délicats. On ne cherchera
pas à bombarder d'informations plus ou moins rassurantes
mais à travailler les questions qui émergent et faire
en sorte que les réponses apportées soient suffisamment
claires. La pratique traditionnelle des maisons de retraite consiste
à présenter à la famille et au futur résident
toutes les possibilités et les services offerts en faisant
connaître, entre les mots, les règles implicites de l'établissement.
Une fois les règles posées, les professionnels entendent
les demandes de la personne âgée et de sa famille. Menée
avec les meilleures intentions du monde, la mission des professionnels
a dès lors pour but de faire entrer les demandes dans le cadre
institutionnel. Forcément, cela ne peut jamais rentrer tout
à fait ! Pourtant, dans la pression du contexte, les intéressés
font taire une bonne partie de leurs doutes et de leurs questionnements
et se persuadent qu'ils s'accommoderont des contraintes. Le problème,
c'est que tout ce qui a été ainsi ravalé resurgira
par la suite, alimentant conflits, tensions et rancoeurs de toute
sorte.
Qui participe
à vos entretiens ?
J'attache
beaucoup d'importance à la présence de la personne âgée,
bien entendu, mais aussi de toutes les personnes importantes pour
elle. Il s'agit des membres de la famille mais pas seulement. Voisins,
travailleurs sociaux, amis concernés par le placement peuvent
être présents à cette première réunion.
Du côté des représentants de la maison de retraite,
deux professionnels suffisent : un membre du personnel soignant et
un garant de l'institution, directeur ou cadre infirmier.
Avez-vous
un canevas pour conduire lentretien d'accueil ou le laissez-vous
se dérouler de manière spontanée ?
Les
entretiens que je mène sont ouverts et flexibles. Toutefois,
dans un souci de cohérence, j'ai dégagé quatre
questions fondamentales : Qui êtes-vous ? Quel est votre problème
? Jusqu'à quand êtesvous là ? Que peut-on pour
vous ? Je ne les formule pas, bien entendu, de manière aussi
abrupte mais je travaille tous ces aspects essentiels au cours des
différents entretiens. La première question - Qui êtesvous
? - donne la parole à la famille qui s'exprime sur son histoire.
Pour soutenir cette présentation, j'utilise le génogramme,
un outil plus relationnel que généalogique qui permet
de recueillir et représenter une foule d'informations, des
dates de naissance et de décès des aïeux aux lieux
de résidence et de villégiature, en passant par la qualité
des relations entre les différentes personnes. Ce support graphique,
rempli par la famille en ma présence, impulse une dynamique
relationnelle très féconde. Il permet, en particulier,
de pointer des non-dits et des secrets et de mettre en lumière
la place occupée par la personne âgée pour chacun
des membres de la famille. La deuxième question - Quel est
votre problème ? - met l'accent sur les questions liées
au placement sans se centrer uniquement sur la cause du placement.
En effet, lorsque le thérapeute aborde en premier lieu les
raisons qui ont conduit au placement, la famille, et parfois même
le résident, développe un discours officiel
aseptisé et réducteur, reposant sur une causalité
linéaire du style : «C'est à cause de ma maladie
de Parkinson que je suis obligée de venir ici» ou «Avant
sa chute, on n'y pensait pas, mais maintenant ce serait trop risqué
de le laisser chez lui». Pour sortir de cette logique linéaire
et peu créative, il me semble nécessaire de travailler
d'abord le problème qui se pose à la famille du fait
du placement et de n'aborder qu'ensuite la cause génératrice
du placement. A titre d'exemple, citons le cas d'une dame qui entre
en maison de retraite à la suite d'un accident vasculaire cérébral
qui a nécessité une période d'hospitalisation.
Le problème qui se pose aux enfants en arrivant à la
maison de retraite n'est pas tant celui de l'hémiplégie
de leur mère que le fait qu'à l'hôpital, ils s'étaient
organisés pour qu'il y ait toujours quelqu'un pour aider leur
mère à prendre ses repas. Or, il s'avère très
important pour eux de pouvoir continuer à accomplir cette tâche.
La réponse institutionnelle classique sera la suivante : «Ne
vous en faites pas, nous avons des aides-soignantes qui font très
bien le travail de nursing. Rassurez-vous, ici, nous faisons
très bien manger tout le monde.» Et on n'ira pas plus
loin. Pourtant, si cette question de l'aide à l'alimentation
est très chargée émotionnellement, cela vaut
la peine de s'y attarder et d'y travailler avec les professionnels
de la maison de retraite. Le résultat sera peut-être
la possibilité, pour l'une ou l'autre des filles de cette dame,
dêtre, au moins un temps, partie prenante du soin en assistant
sa mère au moment des repas. Une fois la confiance instaurée,
le relais avec les professionnels de l'institution se fera naturellement.
La troisième question - Jusqu'à quand êtes-vous
là ? - que je ne pose jamais dans des termes aussi explicites,
a pour but de repérer la dimension particulière que
donne chaque famille au devenir de la personne âgée,
autrement dit au demain. Ce n'est pas parce que tout est
incertitude qu'il faut figer le temps. Nous allons donc, avec les
membres du système familial, définir des objectifs a
priori réalisables et permettre à la famille d'être
actrice de leur réalisation. Lorsque nous fixons des objectifs,
il est très important de prendre le temps de les définir
de manière consensuelle. D'objectifs en objectifs, les gens
se retrouvent pris dans une dynamique. Ils se sentent en train de
réaliser des choses au lieu de se contenter de les subir. Quant
à la question de la mort, je ne suis pas là pour la
traiter impérieusement et dogmatiquement. Mais si je sens qu'elle
a besoin d'émerger, je la laisse cheminer sans tabou. J'ai
été souvent surpris d'entendre des personnes âgées
parler de leur mort, en toute sérénité, parce
que cela leur avait été permis. Ces discussions, empreintes
naturellement de beaucoup d'émotion, sont très riches
pour les enfants. La quatrième question - Que peut-on pour
vous ? - a de quoi surprendre puisque la maison de retraite arrive
dans l'histoire des familles en toute bonne logique. Pourtant,
elle s'avère particulièrement pertinente lorsque la
famille, apparemment sans problème, formule peu de demandes.
Je m'enquiers, dans ce cas, auprès des intéressés,
dune attention particulière ou dun aménagement
de l'installation qu'ils désireraient obtenir, même s'ils
pensent que ce sont des vétilles ou des détails secondaires.
En accompagnant ainsi la famille qui s'était interdite de formuler
certaines demandes jugées mineures, l'accueil devient un espace
relationnel où la famille peut exprimer ce qu'elle attend.
Votre
approche est-elle très utilisée dans les maisons de
retraite ?
Non,
elle est encore peu répandue. Pourtant, les bénéfices
qu'on en tire sont incroyables, tant en terme de temps et de qualité
de travail pour les soignants qu'en terme de bienêtre pour les
résidents et leur famille. L'entrée en maison de retraite
est une crise. Le travail d'accueil systémique conduit toutes
les parties prenantes vers une compréhension des enjeux et
des interrelations qui s'opèrent au moment de cette crise.
Là où l'on ne voyait souvent qu'inexorable fatalité,
on va permettre d'élaborer une stratégie de changement
et épargner beaucoup de souffrance. |
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