"Une approche systémique
extrêmement riche, dynamique
et créative."
  Psychomotricien et thérapeute familial de formation, Thierry Darnaud s'est orienté voilà une quinzaine d’années vers le secteur des personnes âgées. Après avoir travaillé à la restructuration d'une maison de retraite, d'un hôpital, puis avoir été consultant en service de médecine gériatrique, il poursuit, dans la région d'Alès, un important travail de formation auprès des personnels de maisons de retraite. Il est l'auteur d'un passionnant et très riche ouvrage : L'entrée en maison de retraite, une lecture systémique du temps de l'accueil (ESF Editeur, Paris, 1999)"
Définir avec la famille des objectifs réalisables et lui permettre d’être actrice de leur réalisation.
L’accueil en résidence,
un état d’esprit
  Placement temporaire : bonne ou mauvaise solution
  De la parole vraie à l’écoute juste : la relation d’accueil
  L’entretien de pré-admission : pour une prise en compte et une prise en charge ajustées
  Thierry DARNAUD L’accueil relationnel, une alternative systémique à l’accueil bienveillant
  Bernadette VEYSSET-PUIJALON L’entrée en institution : l’ultime renoncement à la maison rêvée
  Témoignage : Fernand Hardy ou l'art de vivre en résidence
  Témoignage : Marc-André Valantin, la maison de retraite, un lieu à investir pour les familles
  Les soins à domicile : oui, mais dans quelles limites ?
  Le CPRLV de la Drôme : Du bilan à la consultation individuelle, une interface de conseil, d’orientation et de soutien spécialisé en gériatrie
  Monastère Notre Dame de Ganagobie
  L’accueil à Charnay-les-Mâcon

ENTRETIEN avec Thierry Darnauds
L'accueil relationnel,
Une alternative systémique à l'accueil bienveillant


L'approche systémique vous est d'une grande aide dans votre travail. Pourriezvous définir en quelques mots la notion de «système» ?

Thierry Darnaud : Un système est un ensemble d'éléments interagissant les uns avec les autres et formant un tout. Dans le domaine qui nous intéresse, il s'agit de rendre compte de la complexité des interactions et de dégager une marge de manoeuvre thérapeutique lorsqu'un système familial se trouve dans l'obligation d'intégrer une nouvelle donnée, à savoir l'entrée en “maison de retraite” d'un aîné. Tout cela peut paraître un peu abstrait mais, dans la pratique, cette manière d'appréhender les interrelations se révèle extrêmement riche, dynamique et créative, permettant bien souvent d'éviter le découragement, la paralysie ou le fatalisme.

Vous soulignez la différence entre “accueil bienveillant” et “accueil relationnel”. Qu'entendezvous par là ?

L'accueil systémique - que je définis comme “relationnel” - ne s'oppose pas à l'accueil bienveillant ou “traditionnel”. Simplement, il s'inscrit dans une autre approche des relations humaines. Plutôt que d'être protecteur et réparateur, il a pour but essentiel d'éclairer la famille et de rendre le placement intelligible à chacun, c'est à- dire de lui donner du sens. Dans l'accueil systémique, le thérapeute va devoir “travailler” la crise familiale liée au placement alors que dans l'accueil bienveillant, il va tout faire pour éviter de voir surgir ladite crise et son cortège de questions. Dans le cadre de l'accueil bienveillant, on sera tenté de taire ou de minimiser certains aspects liés au placement. Dans l'accueil systémique, on n'aura de cesse, au contraire, d'apporter le plus d'explications possibles sur tous les enjeux liés au placement, même les plus délicats. On ne cherchera pas à “bombarder” d'informations plus ou moins rassurantes mais à travailler les questions qui émergent et faire en sorte que les réponses apportées soient suffisamment claires. La pratique traditionnelle des maisons de retraite consiste à présenter à la famille et au futur résident toutes les possibilités et les services offerts en faisant connaître, entre les mots, les règles implicites de l'établissement. Une fois les règles posées, les professionnels entendent les demandes de la personne âgée et de sa famille. Menée avec les meilleures intentions du monde, la mission des professionnels a dès lors pour but de faire entrer les demandes dans le cadre institutionnel. Forcément, cela ne peut jamais rentrer tout à fait ! Pourtant, dans la pression du contexte, les intéressés font taire une bonne partie de leurs doutes et de leurs questionnements et se persuadent qu'ils s'accommoderont des contraintes. Le problème, c'est que tout ce qui a été ainsi ravalé resurgira par la suite, alimentant conflits, tensions et rancoeurs de toute sorte.

Qui participe à vos entretiens ?

J'attache beaucoup d'importance à la présence de la personne âgée, bien entendu, mais aussi de toutes les personnes importantes pour elle. Il s'agit des membres de la famille mais pas seulement. Voisins, travailleurs sociaux, amis concernés par le placement peuvent être présents à cette première réunion. Du côté des représentants de la maison de retraite, deux professionnels suffisent : un membre du personnel soignant et un garant de l'institution, directeur ou cadre infirmier.

Avez-vous un canevas pour conduire l’entretien d'accueil ou le laissez-vous se dérouler de manière spontanée ?

Les entretiens que je mène sont ouverts et flexibles. Toutefois, dans un souci de cohérence, j'ai dégagé quatre questions fondamentales : Qui êtes-vous ? Quel est votre problème ? Jusqu'à quand êtesvous là ? Que peut-on pour vous ? Je ne les formule pas, bien entendu, de manière aussi abrupte mais je travaille tous ces aspects essentiels au cours des différents entretiens. La première question - Qui êtesvous ? - donne la parole à la famille qui s'exprime sur son histoire. Pour soutenir cette présentation, j'utilise le “génogramme”, un outil plus relationnel que généalogique qui permet de recueillir et représenter une foule d'informations, des dates de naissance et de décès des aïeux aux lieux de résidence et de villégiature, en passant par la qualité des relations entre les différentes personnes. Ce support graphique, rempli par la famille en ma présence, impulse une dynamique relationnelle très féconde. Il permet, en particulier, de pointer des non-dits et des secrets et de mettre en lumière la place occupée par la personne âgée pour chacun des membres de la famille. La deuxième question - Quel est votre problème ? - met l'accent sur les questions liées au placement sans se centrer uniquement sur la cause du placement. En effet, lorsque le thérapeute aborde en premier lieu les raisons qui ont conduit au placement, la famille, et parfois même le résident, développe un “discours officiel” aseptisé et réducteur, reposant sur une causalité linéaire du style : «C'est à cause de ma maladie de Parkinson que je suis obligée de venir ici» ou «Avant sa chute, on n'y pensait pas, mais maintenant ce serait trop risqué de le laisser chez lui». Pour sortir de cette logique linéaire et peu créative, il me semble nécessaire de travailler d'abord le problème qui se pose à la famille du fait du placement et de n'aborder qu'ensuite la cause génératrice du placement. A titre d'exemple, citons le cas d'une dame qui entre en maison de retraite à la suite d'un accident vasculaire cérébral qui a nécessité une période d'hospitalisation. Le problème qui se pose aux enfants en arrivant à la maison de retraite n'est pas tant celui de l'hémiplégie de leur mère que le fait qu'à l'hôpital, ils s'étaient organisés pour qu'il y ait toujours quelqu'un pour aider leur mère à prendre ses repas. Or, il s'avère très important pour eux de pouvoir continuer à accomplir cette tâche. La réponse institutionnelle classique sera la suivante : «Ne vous en faites pas, nous avons des aides-soignantes qui font très bien le travail de “nursing”. Rassurez-vous, ici, nous faisons très bien manger tout le monde.» Et on n'ira pas plus loin. Pourtant, si cette question de l'aide à l'alimentation est très chargée émotionnellement, cela vaut la peine de s'y attarder et d'y travailler avec les professionnels de la maison de retraite. Le résultat sera peut-être la possibilité, pour l'une ou l'autre des filles de cette dame, d’être, au moins un temps, partie prenante du soin en assistant sa mère au moment des repas. Une fois la confiance instaurée, le relais avec les professionnels de l'institution se fera naturellement. La troisième question - Jusqu'à quand êtes-vous là ? - que je ne pose jamais dans des termes aussi explicites, a pour but de repérer la dimension particulière que donne chaque famille au devenir de la personne âgée, autrement dit au “demain”. Ce n'est pas parce que tout est incertitude qu'il faut figer le temps. Nous allons donc, avec les membres du système familial, définir des objectifs a priori réalisables et permettre à la famille d'être actrice de leur réalisation. Lorsque nous fixons des objectifs, il est très important de prendre le temps de les définir de manière consensuelle. D'objectifs en objectifs, les gens se retrouvent pris dans une dynamique. Ils se sentent en train de réaliser des choses au lieu de se contenter de les subir. Quant à la question de la mort, je ne suis pas là pour la traiter impérieusement et dogmatiquement. Mais si je sens qu'elle a besoin d'émerger, je la laisse cheminer sans tabou. J'ai été souvent surpris d'entendre des personnes âgées parler de leur mort, en toute sérénité, parce que cela leur avait été permis. Ces discussions, empreintes naturellement de beaucoup d'émotion, sont très riches pour les enfants. La quatrième question - Que peut-on pour vous ? - a de quoi surprendre puisque la maison de retraite arrive dans l'histoire des familles en toute “bonne logique”. Pourtant, elle s'avère particulièrement pertinente lorsque la famille, apparemment sans problème, formule peu de demandes. Je m'enquiers, dans ce cas, auprès des intéressés, d’une attention particulière ou d’un aménagement de l'installation qu'ils désireraient obtenir, même s'ils pensent que ce sont des vétilles ou des détails secondaires. En accompagnant ainsi la famille qui s'était interdite de formuler certaines demandes jugées mineures, l'accueil devient un espace relationnel où la famille peut exprimer ce qu'elle attend.

Votre approche est-elle très utilisée dans les maisons de retraite ?

Non, elle est encore peu répandue. Pourtant, les bénéfices qu'on en tire sont incroyables, tant en terme de temps et de qualité de travail pour les soignants qu'en terme de bienêtre pour les résidents et leur famille. L'entrée en maison de retraite est une crise. Le travail d'accueil systémique conduit toutes les parties prenantes vers une compréhension des enjeux et des interrelations qui s'opèrent au moment de cette crise. Là où l'on ne voyait souvent qu'inexorable fatalité, on va permettre d'élaborer une stratégie de changement et épargner beaucoup de souffrance.
 
 

annuaire maison retraite