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DOSSIER
Laccueil
en résidence, un état desprit
La sagesse voudrait que lorsque nous en avons encore
la capacité physique et psychique, nous recherchions la solution
la mieux adaptée à notre dernière tranche de
vie afin de ne pas laisser les autres décider à notre
place. Il est regrettable de ne pas vouloir imaginer à l'avance
dans quelle situation nous pouvons nous trouver un jour en vieillissant.»
Très impliqué dans la réflexion et l'action autour
du grand âge, Guy Marchal, époux d'une résidente
dHotelia à Nancy, met le doigt sur une réalité
: se projeter dans l'extrême vieillesse n'est pas un réflexe
naturel. Pourtant, tous les professionnels - directeurs de résidence,
de services daide et de soins à domicile, services sociaux,
membres d'associations, personnel soignant, psychologues et sociologues
-, tous ceux qui s'intéressent de près à la question
du vieillissement sont unanimes : l'anticipation permet d'éviter
beaucoup de souffrances inutiles.
«Le problème est qu'on retarde toujours l'échéance,
même lorsque les signes de la vieillesse sont tangibles. On
se dit que les défaillances sont passagères et on ne
veut pas savoir que le processus d'altération est irréversible
» poursuit Guy Marchal.
S'il n'existe pas de parcours idéal, généralisable
à tout un chacun, il est important de savoir que des solutions
existent, qui permettent de rester le plus longtemps possible acteur
de sa vie, soulagent les proches et facilitent l'entrée éventuelle
dans un établissement. Un couple de résidents dHotelia
Parc Monceau à Paris, a ainsi choisi, l'âge venant, de
quitter l'appartement de la Côte d'Azur où ils passaient
leur retraite afin d'entrer en résidence avant qu'il ne soit
trop tard. Un choix de raison, certes, mais qui leur garantissait
un environnement sécurisant et une adaptation maîtrisée.
Il existe aussi des formules d'habitat intermédiaire,
tels que les foyers-résidence, qui assurent aux personnes âgées
encore valides une plus grande sécurité, moins d'isolement
et un allègement des tâches de la vie quotidienne.
Les aidants - dans la majorité des cas les familles
qui prennent en charge leur parent très âgé -
ont tout autant de peine à anticiper, à passer le relais
au bon moment, avant d'être à bout de forces ou confrontés
à l'urgence. Quand il s'agit d'une personne atteinte dans ses
facultés mentales ou cognitives, tout se crispe et se dramatise
encore davantage. «A domicile, le référent, le
plus souvent le conjoint, est acteur pour son malade. Il s'épuise,
frôle la dépression, risque de tomber malade à
son tour mais résiste longtemps, parfois des années,
avant de se résoudre à passer la main» souligne
M. Marchal qui sait de quoi il parle puisque son épouse souffre
de la maladie d'Alzheimer.
On ignore trop souvent que des hébergements temporaires existent,
pour les personnes désorientées comme pour les autres.
«Les projets d'accueil temporaire bien réfléchis
et concertés avec le réseau d'aidants évitent
de s'enfoncer dans la tristesse et l'épuisement» affirme
Florence Buis, directrice depuis dix-huit ans dans le groupe Serience.
Permettre aux proches de partir en vacances ou de souffler quelques
jours, aider la personne âgée à apprivoiser l'institution
ou à passer un cap difficile, la soulager du sentiment taraudant
d'être un fardeau, autant d'ouvertures rendues possibles par
l'accueil à la carte proposé dans la plupart
des établissements.
Cela dit, il est des cas où la vieillesse frappe en traître,
ne laissant guère de latitude pour prendre les devants. C'est
ce qui est arrivé à Olivier Dein, un résident
de 78 ans rencontré aux Villandières de Maisons-Laffitte.
Notaire à la retraite, il coulait des jours paisibles dans
sa maison de campagne du Finistère. Actif, autonome, en très
bonne condition physique, il jardinait, se déplaçait
en voiture, avait une vie sociale agréable, retrouvait ses
enfants et petits-enfants pendant les vacances. Un matin, un accident
cardiovasculaire le terrasse et sa vie bascule. Transporté
à l'hôpital de Brest, il se retrouve allongé,
hémiplégique, «comme un bout de bois», précise-t-il.
Pris en charge par l'équipe hospitalière, il réussira
à se remettre debout mais sans être encore totalement
tiré d'affaire. Pendant son hospitalisation, sa fille aînée,
qui habite à Maisons Laffitte, prend la décision de
le faire admettre aux Villandières. Il ne lui paraît
pas raisonnable de laisser son père tout seul chez lui, courant
le risque d'un nouvel accident. «Dans mon esprit, une maison
de retraite, c'était le mouroir. Mais, ne pouvant rien faire
de moi-même, je ne pouvais plus rien décider».
Si, depuis, Olivier Dein s'est remarquablement adapté à
sa nouvelle vie et se trouve aujourd'hui dans un tout autre état
d'esprit, il a toutefois vécu son arrivée en résidence
comme un véritable séisme.
Choisir
ou subir ?
Se sentir dépossédé de son choix, c'est un sentiment
éprouvé par bon nombre de résidents. Il est souvent
difficile pour eux d'identifier le responsable. Est-ce leur état
de santé qui nécessitait un environnement sécurisant
? Est-ce plutôt le désir de sécurité de
leurs proches qui s'est imposé ? Mme Mézin, résidente
dHotelia Parc Monceau depuis septembre 2001 reste encore partagée
: «J'ai eu un malaise et je suis tombée. J'ai été
transportée à l'hôpital Georges Pompidou et à
la sortie je suis venue directement ici. Certes, maintenant, je me
sens en sécurité mais je me demande si on ne m'a pas
un peu poussée. Ma fille me dit que depuis qu'elle me sait
ici, elle peut enfin dormir sur ses deux oreilles. En ce qui me concerne,
je rêve encore souvent de retourner dans mon appartement du
XVe. Si ce n'était pas si compliqué de trouver une dame
de compagnie de confiance, ce serait tout de même mieux, n'est-ce
pas ?»
Laccueil
à la résidence : moment de crise, moment clé
Nostalgie
Comment y échapper lorsqu'on franchit pour
la première fois le seuil de la résidence dans laquelle
on sait très bien que l'on finira ses jours ? Comment s'arracher
sans une immense douleur à son chez soi, à son quartier,
à son voisinage ? Comment renoncer avec sérénité
à ses liens sociaux, à son rythme et à ses activités
habituelles ? Quant aux proches, qui, dans l'immense majorité
des cas, ont tout fait pour retarder l'échéance, comment
ne se sentiraient-ils pas coupables et angoissés de «livrer»
leur parent à des tiers qui ne connaissent rien de ses habitudes,
de ses envies, de ses faiblesses, de son histoire, de sa personnalité
?
«Entrer dans une maison de retraite, c'est commencer à
quitter la vie» reconnaît Florence Buis, qui n'est pas
adepte de la langue de bois. «Ce n'est pas une raison pour pleurnicher
sur la vieillesse et baisser les bras» ajoute-t-elle. Pour cette
directrice qui sait concilier action et réflexion, pragmatisme
et respect de la personne, l'accueil est une étape décisive
: «Le premier message que j'essaie de faire passer au futur
résident pourrait se résumer ainsi : nous ne faisons
pas de miracle et nous ne pouvons pas vous faire rajeunir de vingt
ans mais vous pouvez être sûr qu'ici, nous allons tous
ensemble essayer de gérer au mieux cette période difficile
de votre vie.»
Elle considère l'entrée en résidence comme une
crise - comparable à l'adolescence -, la dernière grande
crise de l'existence : «Une fois qu'on a bien cela en tête,
on peut faire connaissance et construire un vrai partenariat d'accueil».
Elisabeth Bonjour, directrice des Villandières de Valence va
dans le même sens : «Pour établir un lien satisfaisant
avec le futur résident et son référent familial,
il ne faut surtout pas faire des promesses qu'on ne pourra pas tenir.
S'engager sur nos valeurs et sur les moyens que l'on pourra réellement
mettre en oeuvre, c'est une condition essentielle pour construire
la confiance».
Accueillir présuppose toutefois de la part de laccueillant
aussi un état desprit, une attitude qui distingue laccueil
du simple hébergement. «Accueillir nest pas héberger,
écrit le philosophe Robert Redeker (Laccueil, un geste
politique, Libération, 22/01/2002, p.6.), lhébergement
prête un toit, laccueil qui abrite (qui partage labri)
construit une relation». Et dassimiler laccueil
à «une ouverture par laquelle on se tient sur un seuil
entre soi et lautre, un lieu où lon se découvre,
où lon sexpose à un certain risque».
«Lautre, cest linconnu, potentiellement dangereux
puisquil remet en cause un ordre établi, nos habitudes,
nos automatismes, notre façon de penser, confirme Elisabeth
Bonjour. Cest en cela que la relation daccueil suppose
à la fois volonté et effort : la volonté de souvrir
à lautre, leffort daccepter que son quotidien
puisse être modifié, voire bouleversé. Contrairement
à ce que lon pourrait penser, laccueil nest
pas spontané. Accueillir nécessite un travail sur nous-mêmes,
professionnels ; un travail qui nous prédispose à la
transformation que provoque en nous larrivée de tout
nouveau résident. Cest aussi de la qualité de
notre accueil, paralèllement à lattitude du nouveau
résident, que naîtra une relation épanouissante
incluant bien entendu la famille et lensemble du réseau
relationnel du nouvel arrivant.» Quant à la qualité
de relation qui se noue dès le début avec la famille,
elle est déterminante pour l'avenir. Accompagner le désarroi
et la culpabilité de l'entourage sans prendre au pied de la
lettre toutes ses exigences, considérer la famille comme une
ambassadrice privilégiée de la personne
âgée sans la laisser parler à sa place, lui faire
confiance tout en étant vigilants sur les non-dits ou les ambiguïtés,
informer avec clarté et transparence, tous ces aspects relationnels
et humains font partie intégrante du travail d'accueil. Le
personnel se plaint souvent du manque de temps pour bien accueillir
les futurs résidents et leur entourage. Mais au-delà
de la disponibilité, ce sont parfois l'attitude ou les mots
justes qui font défaut. De plus en plus conscients du rôle
de l'accueil, les établissements mettent des moyens en place
pour ne pas passer à côté de cette dimension essentielle.
Entretiens systématiques de pré-admission, diffusion
à tout le personnel d'une fiche de synthèse sur le nouvel
arrivant, groupes de parole, formations à l'écoute,
temps conviviaux de rencontre avec les familles, ce ne sont là
que quelques exemples d'initiatives allant dans le sens de la professionnalisation
et de l'amélioration de la qualité de l'accueil.
Des engagements
à tenir et à ajuster en permanence
Le résident s'est installé. Après un temps d'abattement,
de fermeture ou de révolte, il parviendra en général
à surmonter le traumatisme. Les réactions sont fonction
de l'histoire, de l'état de santé, des ressources intérieures,
des soutiens familiaux propres à chacun. Pour tous, la période
qui suit l'entrée est une période de grande fragilité,
aussi critique que l'admission. Les responsables de maisons de retraite
en sont conscients, même s'ils reconnaissent leurs limites :
«Dans le sillage de l'entretien de pré-admission, j'envisageais
de proposer un autre temps d'échange avec le résident
et sa famille quelques semaines après l'entrée pour
faire le point, mais ce n'est pas encore possible à inscrire
dans mon emploi du temps», regrette Sylvie Gaillard, infirmière
coordinatrice aux Villandières de Valence. La réussite
de l'adaptation repose pour une grande part sur le personnel soignant
et hôtelier, sur les équipes en contact quotidien avec
les résidents. Olivier Dein, à Maisons Laffitte, en
a fait l'expérience. «Si vous n'aviez qu'un seul mot
à écrire sur la résidence, écrivez le
mot gentillesse ». Et cet homme retenu d'évoquer la jeunesse,
l'amabilité et la convivialité du personnel : «C'est
grâce à toute cette gentillesse que j'ai réussi
à madapter. En arrivant, je n'avais qu'une idée
en tête : m'en aller. J'étais complètement désespéré.
Aujourd'hui, je me dis que j'ai réussi le saut et je n'envisage
plus le départ, sauf pour des vacances à proximité
de ma famille dans une résidence en Bretagne !»
Le temps passe. Les résidents continuent de vieillir. Ils ont
des passages à vide, l'autonomie dont ils disposaient à
l'arrivée va en diminuant, leur dépendance s'accroît.
Ils ont parfois été frappés par le deuil d'un
proche. Comment continuer à être à leur écoute,
supporter leurs reproches et ceux de leur famille, ne pas succomber
à la routine, à la lassitude, à l'intolérance
? Point de recette miracle mais un état d'esprit à insuffler
et entretenir auprès du personnel. «Il faut sans cesse
rassurer les familles, décoder leurs critiques, régler
rapidement les problèmes concrets» déclare Sophie
Creux, chargée des relations clientèle à Hotelia
Nancy. Dans cette résidence, pour aider le personnel à
prendre du recul, gérer les tensions et comprendre ce qui se
joue à partir de détails mineurs, comme un accroc de
blanchisserie ou la perte d'un objet, deux groupes de parole ont été
institués, animés par une psychologue. «Les familles
payent et sont en droit d'exiger que cela marche. Leurs plaintes sont
normales et saines. Elles nous incitent à évoluer, à
nous adapter, à nous ajuster» estime Florence Buis. «C'est
quand la plainte devient une litanie chronique malgré les solutions
ponctuelles fournies que je m'alarme. Pour moi, c'est un symptôme
à traiter, un signe de désajustement du contrat. Il
ne faut pas non plus passer à côté des plaintes
muettes des résidents, comprendre qu'ils n'ont
plus l'énergie de réclamer, d'entrer en conflit. Rester
en mouvement, négocier et renégocier les situations,
telle est la démarche que je défends.»
Entre
respect de l'individu et contraintes de la collectivité, une
dynamique complexe
Toute institution comporte des règles et attend de ses membres
qu'ils y adhèrent et les respectent. En maison de retraite,
l'équilibre entre les contraintes de la vie collective et le
respect de l'individualité de chacun est une question particulièrement
délicate. «Face à une population de personnes
fragiles, à l'autonomie plus ou moins réduite, nous
devons être extrêmement vigilants et nous questionner
en permanence afin de ne pas être dans la maîtrise ni
la toute puissance», déclare en toute transparence Martine
Terrien, directrice de la résidence Hotelia Parc Monceau, à
Paris. Comment, par exemple, concilier au quotidien la protection
médicale ou tout simplement civile des résidents et
leur liberté de choix et de mouvement ? Pour cette directrice,
l'éthique se glisse dans les moindres détails : «Prenons
l'exemple du système de contrôle de l'ouverture et de
la fermeture de la porte d'entrée. On ne plaisante pas avec
la sécurité des résidents. Mais en même
temps, aller trop loin, n'est-ce pas empiéter sur leur libre-arbitre
?» Qui dit liberté, dit également respect des
habitudes de chacun sans pour autant paralyser le système ni
nuire aux autres résidents. Cette question est au coeur des
préoccupations dHélène Bucco, infirmière
coordinatrice à Montpellier : «Ne pas être figé,
s'adapter au mieux, c'est la ligne de conduite que j'essaie de transmettre
au personnel. Avec de l'organisation et de la bonne volonté,
on peut, dans bien des cas, ménager une marge de manoeuvre
indispensable au bien-être des résidents.» Hélène
Bucco prend l'exemple concret des horaires de lever et de coucher.
«Si un résident est réveillé dès
6h du matin, on ne pourra certes pas l'aider tout de suite pour sa
toilette. Mais ce n'est pas une raison pour le faire attendre des
heures. Je ferai en sorte qu'il soit l'une des premières personnes
dont on s'occupera. A l'inverse, si un résident est un couche-tard
alors que nos équipes de jour partent à 20h30, il y
a moyen de s'arranger. Le personnel de jour préparera à
l'avance cette personne pour la nuit et l'équipe de relève
n'aura plus quà linstaller dans son lit et à
éteindre sa télévision.» Le combat contre
l'anonymat fait également partie des priorités. Rapprocher
le personnel des résidents, tisser entre eux des liens continus
et stables afin qu'ils ne se considèrent pas comme des numéros,
c'est une préoccupation majeure pour l'ensemble des professionnels.
Les 35 heures, les temps de récupération, les temps
partiels imposent une grande rotation des équipes mais il faut
faire avec. Sandra Denis, animatrice à plein temps à
Paris Parc Monceau, psychologue de formation, prend très à
coeur sa mission : «Je prends le prétexte des animations
pour engager le dialogue avec les résidents, même ceux
qui refusent d'y participer. J'essaie d'innover pour créer
des liens entre eux. J'intègre à certains ateliers des
personnes mal voyantes. J'ouvre bientôt un atelier mémoire.
En même temps, je m'interdis de forcer la main de ceux qui ressentent
le besoin de s'isoler ou d'avoir la paix.»
Inscrire les résidents dans un vrai projet de vie, tel est
l'objectif poursuivi par les professionnels du grand âge. Comment
construire avec chaque résident et sa famille un véritable
partenariat d'accueil ? Comment oeuvrer ensemble pour que les impératifs
de la gestion quotidienne n'entravent pas l'esprit d'innovation ni
la volonté de progresser ? Ce questionnement doit constamment
rester présent à l'esprit de chacun. Afin de faire entrer
dans chaque résidence toujours plus d'humanité
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