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CONFERENCES
PLENIERES
LA LIBIDO DU VIEILLARD
Pr. Georges Abraham
Professeur de psychiatrie, Genève
Imaginons
que notre tâche soit de tenter un exercice virtuel consistant
à mettre ensemble provisoirement deux entités, vécues
en soi comme contradictoires : le vieillissement et la sexualité.
A partir de quand considère-t-on que le vieillissement est
là ? La notion de vieillissement est entourée de malentendus
et donc d’ambiguïté. La société des
personnes âgées ne peut pas échapper à
cette ambiguïté. Les maisons de retraite, par exemple,
partent du principe qu’elles doivent s’occuper de personnes
arrivées à un âge qui les a affaiblies, comme
si elles étaient malades de vieillesse, donc affaiblies. Comment
affaiblies ?
Si on considère comme paramètre
une notion qui relève de l’efficience, la rapidité
des réflexes par exemple, on peut penser que la personne âgée
essaie tant bien que mal, et jusqu’à un certain point,
de s’adapter. Elle parle d’une réalité :
“j’ai déjà vécu, je vous garantis
de ma capacité vitale !”. En définitive, si on
regarde bien, le vieillard est un fort. Jetons un regard sur la sexualité
en général , qui ne concerne pas seulement la personne
âgée, mais surtout les personnes non âgées
ou pas encore assez âgées.
La sexualité, plus que le problème
du vieillissement, est déjà en soi-même une entité
complexe car il y a au moins quatre piliers qui la composent. Il y
a le pilier de l’identité. On essaie de ramener l’identité
à une notion génétique, mais elle continue à
y échapper car il y a beaucoup d’influences culturelles.
Pour la reproduction, une dissociation s’était créée
dans les années 70 au moment de la révolution sexuelle.
La pilule contraceptive avait fait son entrée triomphale, les
maladies, qu’on appelait vénériennes, étaient
pratiquement toutes maîtrisées. On disait les amants
capables de faire l’amour autant qu’ils le voulaient sans
ce double danger, la maladie vénérienne d’un côté
et la grossesse indésirée de l’autre. Un peu comme
si l’amour, l’érotisme avec un grand E, disait
: “Je ne veux plus être dérangé par ces
histoires reproductives !”. Il y avait un divorce entre la reproduction
et l’érotisme ; de nos jours, au contraire, ils se sont
remariés, comme si la reproduction était redevenue dominatrice.
Il suffit d’observer les couples qui veulent avoir un enfant
à tout prix : l’érotisme est tout de suite terminé
parce qu’ils ne peuvent plus faire l’amour quand ils veulent
comme ils veulent. Autrefois l’homme, le père potentiel,
se dérobait jusqu’à la dernière minute
pour qu’on ne lui mette pas la corde au cou et pouvoir s’en
donner à coeur joie de toutes les possibilités relationnelles
avec des femmes, alors que la femme était condamnée
à être séparée entre fille de joie et mère
potentielle. A présent, on voit des pères qui sont beaucoup
plus maternels que la mère et qui tiennent beaucoup plus à
l’enfant que certaines femmes. Autrefois, un homme qui voulait
conquérir une femme devait s’assurer qu’elle soit
assez difficile, car conquérir une femme qui, ensuite, se serait
montrée facile avec tout le monde, cela n’allait pas.
De nos jours, au contraire, c’est la femme qui va décider
quand, comment et où, faire l’amour. Et les hommes sont
obligés de montrer la possibilité de leur donner du
plaisir.
Le quatrième pilier est représenté
par l’érotisme lui-même. On pourrait penser que
cette partie de l’ensemble qu’est la sexualité
est relativement moins importante ; c’est, au contraire, l’une
des plus importantes car elle pose la question du plaisir, de la gestion
du plaisir, qui ne concerne pas seulement la sexualité, mais
s’étend à beaucoup d’autres domaines. Dans
l’érotisme, il y a la question du désir, de l’excitation
et de l’orgasme. S’agissant de l’orgasme, par exemple,
il y a un très grand malentendu entre homme et femme ; la femme
revendique le même type d’orgasme que l’homme, alors
que l’homme a un orgasme que l’on pourrait appeler reproductif.
Il est obligé d’éjaculer du sperme et peut féconder
une femme, alors que c’est la femme qui a le seul vrai orgasme
érotique, donc un orgasme de nouveau à choix. Elle peut
l’avoir ou ne pas l’avoir et là on voit des paradoxes,
des femmes qui veulent trop l’avoir et qui ne l’ont pas,
et des femmes qui peut-être ne veulent pas l’avoir et
l’ont quand même. Les savants orientaux de l’érotisme,
comme ceux qui ont écrit le Kama Sutra par exemple, recommandent
à l’homme d’éviter l’orgasme parce
qu’il est une sensation trop forte, trop violente, et préconisent
le maintien pour un temps plus prolongé d’une sexualité
plus tiède, moins forte, moins violente et plus durable, en
quelque sorte plus maniable, ce qui est d’ailleurs la sexualité
de la personne âgée.
L’érotisme implique la gestion
du plaisir. La gestion du plaisir est de nouveau un fait paradoxal.
Parce qu’un peu comme nous le voyons pour le vieillissement,
on pense “Le plaisir bien sûr, tout le monde veut en avoir
! Qu’est-ce que vous nous racontez Abraham ? Que le plaisir
est plus difficile à gérer que la douleur par exemple
? Mais non !”. Et, bien oui. Pourquoi le plaisir est-il si difficile
à gérer ? Parce qu’il est très fugace.
La chose est inquiétante parce que parfois - pensez-y aussi
pour les vieillards, pas seulement pour la sexualité - c’est
mieux de se réfugier dans une douleur. On peut mieux la localiser
dans le corps, elle est reproductible.
Essayons maintenant de mettre les deux choses
ensemble. La personne âgée est libérée
de ces devoirs biologiques et peut fonctionner sexuellement autant
qu’une personne jeune. La sexualité devient un luxe,
devient un choix, mais sujet à une sélection. Pour Freud,
la sexualité n’est pas seulement l’acte coïtale
ou la masturbation. Nous avons la possibilité d’érotiser
beaucoup de choses. Alors si, par exemple, une personne âgée
accorde plus d’érotisme à promener son chien,
pour elle, la vitalité va du côté de la promenade
avec le chien. C’est que sa libido amplifiée a envahi
d’autres secteurs. Aller promener un chien est pour elle un
véritable plaisir, qui est donc érotisé et substitue
l’acte sexuel.
Comme il faut penser à l’asp ect
contraire, on peut voir M. Dupont qui, lui, embête les infirmières
ou court tout le temps après les pensionnaires. On pense qu’il
est obsédé, pervers. Parfois, on voit apparaître
à un âge avancé une certaine propension sexuelle
qui semble être de l’ordre de la perversion. Et là,
on croit qu’il faut calmer la personne âgée, lui
donner des médicaments. Non ! Car il s’agit de pseudo
libido parce que l’angoisse, la dépression, peuvent déterminer,
faire voir comme voie de sortie, la possibilité d’accomplir
un acte sexuel. Peut-être que si une personne méchante
disait à ce monsieur : “Bon, allez venez avec moi, défoulez-vous
!”, ce serait la pire des choses car il n’aurait certainement
pas d’érection et serait encore plus angoissé,
jusqu’à en arriver au suicide parce que sa sexualité
n’est pas une vraie sexualité. Dans ce type de cas, il
faut que le personnel des établissements soit préparé
pour discuter un peu avec lui. Pourquoi est-il tellement angoissé
? C’est peut-être la peur de la mort, la peur de vieillir
? Là, nous croyons voir quelque chose de mauvais, en réalité,
il y a quelque chose de non sexuel qu’il faut prendre en charge.
C’est un appel de la part du sujet, bien sûr subconscient
et indirect.
Au contraire où l’on voit une sorte
de désengagement de la sexualité, il peut y avoir un
signe de vitalité. Notre corps, jusqu’à un certain
moment de notre vie, c’est comme si on nous l’avait donné
en location et nous devons accomplir un certain nombre de devoirs.
Beaucoup de jeunes se sentent obligés de faire des choses physiques
parce que c’est de leur âge, c’est-à-dire
imposé par ce corps. La personne âgée, elle, devient
à un moment donné propriétaire de son corps.
Certaines sont mécontentes d’avoir fait cet échange,
d’autres sont automatiquement plus intéressées
par leur propre corps qu’elles ne l’étaient auparavant
et se concentrent davantage sur certaines zones de ce corps. Autrefois,
elles n’y pensaient tout simplement pas.
Il y a une dimension de l’érotisme
que je ne voudrais pas escamoter maintenant. C’est la dimension
de l’imaginaire, parce que l’érotisme n’est
pas seulement fait de réalité. La réalité
subit une usure incroyable mais l’imaginaire, lui, est doublé
par la mémoire. Deux conjoints âgés qui se tiennent
tout simplement par la main, c’est leur sensibilité à
eux ; c’est comme si le corps disait : “Tu te souviens
corps, tu te souviens cellule, tu te souviens organe quand on faisait
l’amour, quand on était jeune” ; c’est comme
un miracle parce qu’il y a une sorte de résurrection
du corps fondée sur la sensibilité.
Encore un mot sur ce qui se passe la nuit. Il
y a le fait que tous les deux se souviennent de leurs rêves
et s’ils arrivent à se les raconter, c’est un lien
qui se renforce d’une façon incroyable. Essayez de demander
aux personnes si elles se souviennent de leurs rêves et vous
verrez que les choses changent complètement, car si l’on
veut donner au terme de jeunesse la valeur qu’il mérite,
dans le rêve, on est toujours jeune.
On peut définir la sexualité de
la personne âgée comme méta fonctionnelle, c’est-à-dire
au-delà de la fonction, libérée donc de la fonction.
La longévité est une force, elle n’est pas quelque
chose qui mérite la résignation.
Pour finir, il y a la mémoire corporelle.
La personne âgée s’appuie sur son passé
réel, bien qu’elle vive dans le présent beaucoup
plus que les jeunes. Qu’en est-il de l’avenir ? Les vieillards
ont l’impression de ne plus bien savoir où ils vont,
de ne plus avoir d’avenir. Et là je voudrais rappeler
pour conclure un proverbe africain : “Si tu ne sais plus où
tu vas, tournes-toi en arrière pour savoir au moins d’où
tu viens !”. |
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