Georges Abraham est l’un des fondateurs de la sexologie. Psychiatre, psychanalyste, il a été professeur de psychiatrie à Genève.
Sa pensée, aussi vive que brillante, l’a amené à s’intéresser également aux problèmes de la psycho-gériatrie.
Auteur de nombreux articles, il a publié huit livres, dont le dernier, paru en décembre 2002, s’intitule “Douleur et plaisir”.
LA LIBIDO DU VIEILLARD
PHYSIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DU VIEILLISSEMENT SEXUEL
  TABLE RONDE AUTOUR DES THEMES DES CONFERENCES
  CONCLUSION DU COLLOQUE
  SEXUALITE ET INSTITUTION
  LE COUPLE AGE ET SA FAMILLE
 

LES MALADIES DE LA PERSONNE AGEE ET LA SEXUALITE

  LES CONJUGOPATHIES VIEILLISSANTES
  SEXUALITE, DESIR, PLAISIR : LA QUESTION DE LA LIBIDO
 
 
 
 
CONFERENCES PLENIERES

LA LIBIDO DU VIEILLARD

Pr. Georges Abraham
Professeur de psychiatrie, Genève


Imaginons que notre tâche soit de tenter un exercice virtuel consistant à mettre ensemble provisoirement deux entités, vécues en soi comme contradictoires : le vieillissement et la sexualité. A partir de quand considère-t-on que le vieillissement est là ? La notion de vieillissement est entourée de malentendus et donc d’ambiguïté. La société des personnes âgées ne peut pas échapper à cette ambiguïté. Les maisons de retraite, par exemple, partent du principe qu’elles doivent s’occuper de personnes arrivées à un âge qui les a affaiblies, comme si elles étaient malades de vieillesse, donc affaiblies. Comment affaiblies ?

Si on considère comme paramètre une notion qui relève de l’efficience, la rapidité des réflexes par exemple, on peut penser que la personne âgée essaie tant bien que mal, et jusqu’à un certain point, de s’adapter. Elle parle d’une réalité : “j’ai déjà vécu, je vous garantis de ma capacité vitale !”. En définitive, si on regarde bien, le vieillard est un fort. Jetons un regard sur la sexualité en général , qui ne concerne pas seulement la personne âgée, mais surtout les personnes non âgées ou pas encore assez âgées.

La sexualité, plus que le problème du vieillissement, est déjà en soi-même une entité complexe car il y a au moins quatre piliers qui la composent. Il y a le pilier de l’identité. On essaie de ramener l’identité à une notion génétique, mais elle continue à y échapper car il y a beaucoup d’influences culturelles. Pour la reproduction, une dissociation s’était créée dans les années 70 au moment de la révolution sexuelle. La pilule contraceptive avait fait son entrée triomphale, les maladies, qu’on appelait vénériennes, étaient pratiquement toutes maîtrisées. On disait les amants capables de faire l’amour autant qu’ils le voulaient sans ce double danger, la maladie vénérienne d’un côté et la grossesse indésirée de l’autre. Un peu comme si l’amour, l’érotisme avec un grand E, disait : “Je ne veux plus être dérangé par ces histoires reproductives !”. Il y avait un divorce entre la reproduction et l’érotisme ; de nos jours, au contraire, ils se sont remariés, comme si la reproduction était redevenue dominatrice. Il suffit d’observer les couples qui veulent avoir un enfant à tout prix : l’érotisme est tout de suite terminé parce qu’ils ne peuvent plus faire l’amour quand ils veulent comme ils veulent. Autrefois l’homme, le père potentiel, se dérobait jusqu’à la dernière minute pour qu’on ne lui mette pas la corde au cou et pouvoir s’en donner à coeur joie de toutes les possibilités relationnelles avec des femmes, alors que la femme était condamnée à être séparée entre fille de joie et mère potentielle. A présent, on voit des pères qui sont beaucoup plus maternels que la mère et qui tiennent beaucoup plus à l’enfant que certaines femmes. Autrefois, un homme qui voulait conquérir une femme devait s’assurer qu’elle soit assez difficile, car conquérir une femme qui, ensuite, se serait montrée facile avec tout le monde, cela n’allait pas. De nos jours, au contraire, c’est la femme qui va décider quand, comment et où, faire l’amour. Et les hommes sont obligés de montrer la possibilité de leur donner du plaisir.

Le quatrième pilier est représenté par l’érotisme lui-même. On pourrait penser que cette partie de l’ensemble qu’est la sexualité est relativement moins importante ; c’est, au contraire, l’une des plus importantes car elle pose la question du plaisir, de la gestion du plaisir, qui ne concerne pas seulement la sexualité, mais s’étend à beaucoup d’autres domaines. Dans l’érotisme, il y a la question du désir, de l’excitation et de l’orgasme. S’agissant de l’orgasme, par exemple, il y a un très grand malentendu entre homme et femme ; la femme revendique le même type d’orgasme que l’homme, alors que l’homme a un orgasme que l’on pourrait appeler reproductif. Il est obligé d’éjaculer du sperme et peut féconder une femme, alors que c’est la femme qui a le seul vrai orgasme érotique, donc un orgasme de nouveau à choix. Elle peut l’avoir ou ne pas l’avoir et là on voit des paradoxes, des femmes qui veulent trop l’avoir et qui ne l’ont pas, et des femmes qui peut-être ne veulent pas l’avoir et l’ont quand même. Les savants orientaux de l’érotisme, comme ceux qui ont écrit le Kama Sutra par exemple, recommandent à l’homme d’éviter l’orgasme parce qu’il est une sensation trop forte, trop violente, et préconisent le maintien pour un temps plus prolongé d’une sexualité plus tiède, moins forte, moins violente et plus durable, en quelque sorte plus maniable, ce qui est d’ailleurs la sexualité de la personne âgée.

L’érotisme implique la gestion du plaisir. La gestion du plaisir est de nouveau un fait paradoxal. Parce qu’un peu comme nous le voyons pour le vieillissement, on pense “Le plaisir bien sûr, tout le monde veut en avoir ! Qu’est-ce que vous nous racontez Abraham ? Que le plaisir est plus difficile à gérer que la douleur par exemple ? Mais non !”. Et, bien oui. Pourquoi le plaisir est-il si difficile à gérer ? Parce qu’il est très fugace. La chose est inquiétante parce que parfois - pensez-y aussi pour les vieillards, pas seulement pour la sexualité - c’est mieux de se réfugier dans une douleur. On peut mieux la localiser dans le corps, elle est reproductible.

Essayons maintenant de mettre les deux choses ensemble. La personne âgée est libérée de ces devoirs biologiques et peut fonctionner sexuellement autant qu’une personne jeune. La sexualité devient un luxe, devient un choix, mais sujet à une sélection. Pour Freud, la sexualité n’est pas seulement l’acte coïtale ou la masturbation. Nous avons la possibilité d’érotiser beaucoup de choses. Alors si, par exemple, une personne âgée accorde plus d’érotisme à promener son chien, pour elle, la vitalité va du côté de la promenade avec le chien. C’est que sa libido amplifiée a envahi d’autres secteurs. Aller promener un chien est pour elle un véritable plaisir, qui est donc érotisé et substitue l’acte sexuel.

Comme il faut penser à l’asp ect contraire, on peut voir M. Dupont qui, lui, embête les infirmières ou court tout le temps après les pensionnaires. On pense qu’il est obsédé, pervers. Parfois, on voit apparaître à un âge avancé une certaine propension sexuelle qui semble être de l’ordre de la perversion. Et là, on croit qu’il faut calmer la personne âgée, lui donner des médicaments. Non ! Car il s’agit de pseudo libido parce que l’angoisse, la dépression, peuvent déterminer, faire voir comme voie de sortie, la possibilité d’accomplir un acte sexuel. Peut-être que si une personne méchante disait à ce monsieur : “Bon, allez venez avec moi, défoulez-vous !”, ce serait la pire des choses car il n’aurait certainement pas d’érection et serait encore plus angoissé, jusqu’à en arriver au suicide parce que sa sexualité n’est pas une vraie sexualité. Dans ce type de cas, il faut que le personnel des établissements soit préparé pour discuter un peu avec lui. Pourquoi est-il tellement angoissé ? C’est peut-être la peur de la mort, la peur de vieillir ? Là, nous croyons voir quelque chose de mauvais, en réalité, il y a quelque chose de non sexuel qu’il faut prendre en charge. C’est un appel de la part du sujet, bien sûr subconscient et indirect.

Au contraire où l’on voit une sorte de désengagement de la sexualité, il peut y avoir un signe de vitalité. Notre corps, jusqu’à un certain moment de notre vie, c’est comme si on nous l’avait donné en location et nous devons accomplir un certain nombre de devoirs. Beaucoup de jeunes se sentent obligés de faire des choses physiques parce que c’est de leur âge, c’est-à-dire imposé par ce corps. La personne âgée, elle, devient à un moment donné propriétaire de son corps. Certaines sont mécontentes d’avoir fait cet échange, d’autres sont automatiquement plus intéressées par leur propre corps qu’elles ne l’étaient auparavant et se concentrent davantage sur certaines zones de ce corps. Autrefois, elles n’y pensaient tout simplement pas.

Il y a une dimension de l’érotisme que je ne voudrais pas escamoter maintenant. C’est la dimension de l’imaginaire, parce que l’érotisme n’est pas seulement fait de réalité. La réalité subit une usure incroyable mais l’imaginaire, lui, est doublé par la mémoire. Deux conjoints âgés qui se tiennent tout simplement par la main, c’est leur sensibilité à eux ; c’est comme si le corps disait : “Tu te souviens corps, tu te souviens cellule, tu te souviens organe quand on faisait l’amour, quand on était jeune” ; c’est comme un miracle parce qu’il y a une sorte de résurrection du corps fondée sur la sensibilité.

Encore un mot sur ce qui se passe la nuit. Il y a le fait que tous les deux se souviennent de leurs rêves et s’ils arrivent à se les raconter, c’est un lien qui se renforce d’une façon incroyable. Essayez de demander aux personnes si elles se souviennent de leurs rêves et vous verrez que les choses changent complètement, car si l’on veut donner au terme de jeunesse la valeur qu’il mérite, dans le rêve, on est toujours jeune.

On peut définir la sexualité de la personne âgée comme méta fonctionnelle, c’est-à-dire au-delà de la fonction, libérée donc de la fonction. La longévité est une force, elle n’est pas quelque chose qui mérite la résignation.

Pour finir, il y a la mémoire corporelle. La personne âgée s’appuie sur son passé réel, bien qu’elle vive dans le présent beaucoup plus que les jeunes. Qu’en est-il de l’avenir ? Les vieillards ont l’impression de ne plus bien savoir où ils vont, de ne plus avoir d’avenir. Et là je voudrais rappeler pour conclure un proverbe africain : “Si tu ne sais plus où tu vas, tournes-toi en arrière pour savoir au moins d’où tu viens !”.
 
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